Claire Ceira

fragment de rêve des ocelots

par claire le 25 juin, 2013

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je suis dans ma maison dont une fenêtre très étroite donne sur un jardin. On dirait que c’est une maison amiénoise. J’y ai amené une portée d’ocelots très petits, au long pelage d’hiver doux, bicolore, blanc et gris pâle. Je les regarde aller et venir par la fenêtre et me rends compte avec inquiétude que certains sont devenus très gros, que ce sont des fauves, même si pour moi ils ne sont pas dangereux. A ce moment, apparaît un voisin plutôt désagréable, au visage asiatique, qui porte une sorte de foulard sur la tête. Il me demande agressivement la raison de la présence de trois pylônes dans son jardin….il ne semble pas avoir remarqué les ocelots ….

rêve du rayon rouge (et de la rencontre de ma mère)

par claire le 18 juin, 2013

C’est une grande ville du futur, composée d’immenses bâtiments imbriqués, noirs ou gris. La vie se déroule sur d’innombrables niveaux, le sol n’est plus qu’une abstraction. Tout est perpendiculaire, vertical, grillagé, artificiel. Au-dessus c’est comme dans une volière, le ciel semble voilé par un très fin grillage, on ne peut pas sentir le temps qu’il fait, ni savoir l’heure du jour. Il y a des lumières. La ville elle-même évoque la semi transparence d’une volière, et un dédale sur trois dimensions. Dans ce lieu qui a une austère et redoutable beauté, je me déplace facilement, je suis en terrain connu. Mais un grand danger est présent, menaçant, une sorte de rayon laser rouge, assez semblable à celui de certaines alarmes, transperce l’espace, se matérialise sur la paroi des immeubles, est par endroits comme filtré, atténué par les passages à travers des verrières. Ce rayon unique qui règne sans que personne ne puisse s’y opposer ou s’en protéger, est un esprit malfaisant, qui tue. Je le combats et il le sait, il me cherche.
Tout le rêve est occupé par cette sorte de cache-cache entre moi et lui. Je ne suis vraiment en sécurité nulle part, je cherche à atteindre l’origine du rayon, qui troue une façade comme un oeil brûlant. A moment donné je suis vraiment descendue tout en bas, et je marche dans une rue encaissée, pavée, où je gare avec difficulté une camionnette. Je vois ma mère venir à ma rencontre, petite femme tranquille et pragmatique, comme je l’ai connue chaque fois que j’ai eu besoin d’elle. Elle ne s’émeut pas plus que ça de la situation qu’elle comprend bien, on discute ensemble de ce qu’il faut faire.
Depuis quelques temps le rayon semble avoir perdu de son intensité, il paraît plus discontinu, plus hésitant, plus rare.
Et puis à la fin du rêve je vois qu’il a disparu. Je m’informe : est-ce vraiment fini ? Et, oui, il a été détruit, ou bien il s’est éteint tout seul, comme s’il avait suffi de lui échapper assez longtemps pour que son pouvoir s’annihile.
Il n’y a plus rien à craindre, on peut se promener librement.

le cavalier bleu

par claire le 14 juin, 2013

emmène-moi loin de moi dans le pays
feuilleté du crépuscule
où des cascades s’effondrent
comme dentelles lourdes.

arrachement de tendons
fixés au sommet des colonnes, pour des ébranlements anciens
lave-moi de la suie de moi
amassée dans le grand jour
lentes ailes, fortes poitrines de chevaux entravés

qu’on arrête
qu’on masse
la jointure des mots communs
de ces ponts si difficilement construits.

amène-moi là où tu
es choléra – l’interstice
des périodes de la vie, où tu sévis
cavalier prudent de la mort.

la mousse viride, saturée d’eau
et ses larmoiements.

rêve du maître

par claire le 4 juin, 2013

C’est un pays que je parcours dans une atmosphère crépusculaire, de déroute, de désordre. Beaucoup de gens vont et viennent, très loin de chez eux, en masses.
Je voyage avec plusieurs personnes inconnues, dont l’une est une femme gravement malade, mourante, qui survit immergée dans une sorte de cuve rectangulaire. Deux petites machines en forme de lampes l’approvisionnent alternativement en oxygène. Sa mort n’est qu’une question de temps, elle est inconsciente, et pourtant nous l’emmenons partout avec nous, tentons de la maintenir en vie. Il y a deux de ses enfants, adultes.
Un matin en me réveillant je me rends compte qu’une des machines manque, celle qui était en fonction. Je me hâte de faire ce qu’il faut, il est tout juste temps. Qui a pris la machine, un des enfants ?
Nous continuons notre chemin, et nous arrivons à l’endroit où vit un « maître », une sorte d‘anachorète, dans une caverne très large et basse, sombre. Une foule se presse autour de lui, un peu servile. Il a la réputation d’être imprévisible, lointain. Tous défilent devant une longue table de bois installée sur un côté la pièce, derrière laquelle il se tient, va et vient. On devine derrière lui des tableaux et des choses qu’il a créées. Je suis accompagnée de ma soeur, je m’approche avec elle de la table, il me regarde et prend un étrange objet, dont de nombreux exemplaires sont posés ici et là, objets bricolés, en attente. Il me le tend : c’est une sorte de longue lamelle de bois brun qu’il replie, surmontée d’un cristal vertical, un peu trouble. « Voyons si vous pouvez peindre des fumées » me dit-il. Le pinceau qu’il m’a donné est très fin mais ce que je peins, sur le cristal, me semble grossier alors je l’estompe avec beaucoup de soin.
Le résultat lui plaît, soudain il décide de quitter la grotte, m’emmenant avec lui. En me rendant l’objet que je viens de peindre il a accroché mes doigts et les garde mêlés aux siens, nous marchons ainsi côte à côte en silence sur un chemin, à côté d’une muraille à peine visible dans le soir. « Je lâche les gens parfois, vous savez » me dit-il au bout d’un moment. Je lui réponds que je le sais.

Dardenne

par claire le 23 mai, 2013

ce sont deux frères, ils parlent de Caïn et Abel.
ils parlent de la perception soudaine de la culpabilité, de la responsabilité, qui rend vivant.
je vois leurs visages sans aucun apprêt, animés par ce qu’ils disent, à propos de corps qu’on suit, de la juste distance qui doit être un peu trop proche, du froid qui donne quelque chose de perceptible, de vivant dans le corps, des adolescentes pauvres qui sont habillées trop court, de vêtements trop minces, et dont on perçoit en les regardant, sans le penser, qu’elles ont froid.
de la nécessité que l’actrice ait vraiment froid pour que le film soit juste.
de la nécessité que le spectateur voie au même moment, au fur et à mesure, à la fois le personnage et ce qu’il découvre en allant.
des portes, des obstacles qui se ferment et s’opposent à cette filature.
du refus de  » composer une image ».

beauté de la similitude et de la différence de leurs deux visages, d’âges proches et de parents communs.
mais surtout de cette proximité dans le travail et du sens perçu, qui leur donne une vie si passionnée, dénuée de toute pose, et même traquant toute pose et toute tricherie, comme deux chasseurs affamés et méthodiques.
les décors (semblables à ce que j’ai côtoyé aujourd’hui : d’un côté des carcasses d’engins tordues, empilées au bord de la voie ferrée, de l’autre un large fossé que bordent des peupliers, si rares par ici, avec la mention « zone inondable ») mais dans le nord, là où le froid est souvent présent, et la lumière rare, ce nord dont je garde une nostalgie, à cause de son refus de jouer du charme, à cause de sa rude et droite réalité.

la toile du maître

par claire le 21 avril, 2013

C’est une silhouette de soi-même
peinte en gris à l’avant du tableau
et puis – encore devant – les spectateurs
avec leur façon de se tenir, leurs vêtements
qui passent et passent, quel nombre lent !
c’est un monde dans lequel on tombe : un trou, une porte
un tableau accroché
et le défilement des regards.

lui dit :
regardez-moi, regardez comme je regarde
dans la joie d’être un homme.
et parlez de moi
quand je me tais.

un corps de femme nu fait aussi partie du tableau
qui appelle le monde et toutes ses lumières,
pénétrant par les yeux
à l’intérieur du sombre soi du corps.

les grands yeux liquides et sphériques du monde
constamment, depuis si longtemps
posés sur nous, en silence.

je pense à mon père, au bout rouge de sa cigarette dans le noir, quand il racontait l’histoire
du petit lutin

Journal réel : mardi

par claire le 16 avril, 2013

il y a la place avec ses palmiers malades, dont certains ont été coupés à hauteur de taille et creusés en forme de fauteuil, trempés encore des pluies de ce printemps. il y a les filles du café des Cinq Parties du Monde qui fument dehors et des jeunes hommes aux cheveux courts ou coiffés en iroquois. il y a la mer à gauche. il y a la descente en ciment vers le parking et l’affiche du boxeur, cette tête d’enfant qu’ils ont souvent, les arcades sourcilières abîmées, les mains bandées de noir mais non gantées, et l’arrondi de l’épaule, flou en arrière-plan
à l’intérieur, rafraîchissants comme une buée de petit jour, des chants d’oiseaux enregistrés, en l’honneur du mois de la poésie. le béton gris, les odeurs de détergent parfumés et les rais colorés sur le sol, les voitures silencieusement rangées comme chevaux dormant debout, le mouvement de mes jambes marchant sous la voûte basse et mon trousseau de clefs qui fait son bruit. il y a tout ce que je pense, tout le temps, ceux à qui je pense, et il y a moi
moi moi moi
qui cliquète et tinte.

somme

par claire le 16 avril, 2013

nos sommeils sont mélangés et nos nuits se relèvent
femmes inconnues du sable où elles se sont laissées tomber.

de ce mélange et de la courbe de nos nuques
la chaleur des oreillers que nous avons choisis et achetés
la sueur du milieu de la nuit de nos rêves
vont tous au lieu commun.

tu verses de côté ta tête avec ses tendons et ses paupières
et de l’autre bord de de la nuit du long temps creux et noir
ma tête tombe tout aussi close.

et les images glissent sur les vitres des trains que nous n’avons pas remplis
de notre présence ennuyeuse et solitaire
la nuit ne livre pas sa page noire
derrière elles.

et nous n’allons nulle part, nulle part nous n’allons
nous enfonçant dans le même sommeil d’un bord du monde
à l’autre tous
tous nous roulons ainsi – je ne me réveille pas.

noyau central

par claire le 16 avril, 2013

J’ai quitté les abords de la ville
par un beau jour de neige
le froid crissait sous les pas et le froid
ralentissait tous les règnes vivants
l’eau était quand même libre sous la glace
les arbres faussement morts larges et penchés
sur elle et noirs, si noirs m’engageaient à me perdre entre eux.

j’ai quitté le bord et creusé dans la glace
un trou qui descendait vers le bas.
traversant la glace l’eau et la terre,
continuant vers le noyau
tandis que le froid m’oubliait, tout là-haut.

tout était noir
et l’intérieur même du globe de mes yeux
s’est rempli d’encre
poulpe central qui bat au coeur de toute chose.

Orientales (reprise)

par claire le 9 avril, 2013

1/ espace sans désir

j’étais satisfaite enfant, debout sur une jambe
le temps balançait sa corde oblongue du jour à la nuit,
tournait la grande corde et moi je sautais.
le jour chassait la nuit en se glissant dans les couloirs d’arbres
la pie s’abattait sur le toit, criaillant
et le vent couchait l’avoine brillante.

l’eau du robinet en filet immobile
comme une tige de verre
puis en réseau froid
en nappe sur la main,
giclant sur le muret.

2/ désir sans espace

Je m’imbriquerai – j’irai rejoindre
l’espace de derrière qui est si vide
noué aux branches : des bras entre les feuilles
teintes en noir par la nuit
des chants qui forment une résille
et s’enfoncent
dans l’écorce autour des arbres,
le monde des odeurs.

3/ désir sans matière

ils remontent la via ferrata
comme de jeunes arbres en bouquet s’écartent
moi je descends
entre les maisons, les jardins.

j’en vois deux autres
qui sont assises le long du mur à l’ombre :
une chevelure sombre
où brille un chouchou turquoise,
quatre jambes étendues.
j’entends ce que dit
l’enfant pâle
transpirante :
« je suis déjà sous la terre »

4/ sujet sans matière

Le vase bleu qu’on a cassé
en morceaux sur le sol.
un rêve de séduction :
l’homme prend dans la bouche
des cerises qui s’égouttent et s’approche.
(on pose la main sur sa poitrine
comme pour le tenir à distance).
c’est le soir dans la cour,
bien qu’en pleine ville, il n’y a aucun bruit à minuit
à part le vent qui remue
les feuilles dans l’acacia obscur
juste au-dessus de soi.