Claire Ceira

Neige et temple

par claire le 19 janvier, 2026

Décembre progresse vers son solstice, son obscurité profonde. Décembre s’avance vers ses festivités, ce grand trou de lumière chaude ouverte dans la nuit, où tout doit être joie, cadeaux, famille heureuse.
 Tandis qu’il avance, moi je descends, je me rétracte. Comme chaque année, depuis que j’ai 6 ans. Et plus encore depuis que j’ai rencontré Ariane, il y a trois ans…pour qui décembre s’avance vers joie, cadeaux, familles…etc.

  Pendant des décennies – dès que j’ai pu mener ma vie –  je négociais en souplesse le virage, à partir du 15 décembre à peu près. Je prévoyais un départ, loin.
En car quand j’étais sans argent, en avion les années fastes. Etre étranger, quel repos.
  Noël pour moi c’était une chambre d’hôtel anonyme dans un quartier plus ou moins animé. De préférence un hôtel restaurant, pour avoir le dîner à une table tranquille, entouré de quelques autres solitaires dont le langage vous échappe, ou de familles en déplacement.
Je naviguais dans les rues éclairées des centre-ville, le long des vitrines, sans même éviter de les voir. Il n’y avait aucun cadeau à prévoir ni à attendre, je pouvais regarder, avec intérêt même, avec fascination parfois. L’extraordinaire multitude, dans le ruissellement des lumières, de ces choses à désirer, à montrer, à jeter. Belles ou laides, raffinées ou vulgaires ; de quoi attirer tout le monde, jeunes et vieux, riches et pauvres. Le reflet magnétique des lumières sur les visages des passants .
  Et particulièrement tout ce qui concernait la beauté des femmes, les parfumeries pleines de luxe et de paillettes, déversant dans la rue sombre leurs parfums, leur simili-poésie, leurs froids et magiques visages.
  Et aussi les jouets, ce qu’ils invitaient les enfants à vouloir avoir et être. C’était intéressant, quand on n’avait rien à choisir.
  Mais je naviguais aussi, parfois, dans des banlieues vides, des champs et des villages, des bords de mer aux persiennes closes. Brouillards, ciel bas, paysages clos, nuits précoces, silence.
  Décembre est un mois  parfait pour  chercher…sans trouver. Il y a comme le reflet atténué de la mort, son thème qui flotte, on la pressent – sans peur et sans danger.
Et le solstice, posé là, comme un lieu central de ce qui serait un temps infini et sans borne : toutes ces années à vivre ou déjà vécues. Un point d’équilibre, de bascule.

  Il faut dire que j’avais mon compagnon, mon œil magique, ma boîte anti-temps, anti-mort, qui capture tout. Il me suffit de voir, prendre, emmener, fixer.

  Avant de rencontrer Ariane, donc, je partais ailleurs.
Elle a tout de suite, dès la première année, tenté de me convertir, de m’entraîner dans son monde de Noël. Et bien sûr je me suis laissé faire, avec bonne volonté, avec désir. Comme un sanglier qu’on inviterait à une noce, je m’étais habillé, j’avais trouvé des cadeaux, reçu des cadeaux, mangé, et je souriais, souriais. Il a fallu trois ans pour que j’abandonne.
Que je l’abandonne à sa tribu, son monde richement nourri d’amour évident, sans condition, à ses fêtes.
Elle s’est sentie à nouveau « femme seule », sûrement devant eux. Mais il n’y avait pas d’autre choix . Cette année j’ai déserté.

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  Entre 6 et 17 ans, Noël n’était que douleur sourde et sans mot. Les endroits où je vivais, avec leurs misérables célébrations, les guirlandes en papier crépon que nous fabriquions nous-mêmes – les années où quelqu’un avait pensé à en acheter – les sapins en plastique penchés qu’on oubliait de ranger jusqu’à Pâques, les fenêtres barbouillées de fausse neige. Et les couloirs presque déserts où nous errions, oubliés d’entre les oubliés, cernés de baies aux grandes vitres noires, sans rideaux, d’éducateurs frustrés de leur propre Noël, pressés de partir.
  J’ai perdu tous les visages de mes compagnons de malheur, il faut dire qu’ils partaient en général après quelques mois. Et je restais, passant de section en section.
A la longue, j’avais pris un statut spécial, un peu comme un vétéran, pour les adultes. Ils m’interrogeaient sur la façon dont les choses étaient organisées, sur le passé, les rares évènements mémorables (en général funestes) qui s’étaient produits.
Et à cette époque, personne ne m’embêtait plus, si maigrichon que je sois. J’avais l’impression que le temps m’avait oublié là, comme un fleuve dépose un minable bout de bois dans une petite crique.
Je haïssais ce lieu, mais en même temps j’y étais à peu près en sûreté, après les anciennes horreurs qui avaient entraîné mon « placement ». Et ces horreurs étaient si vieilles, je les avait vécues si jeune, que ça ressemblait à un mauvais film, sans aucun personnage à aimer. Je n’avais aucune nostalgie de rien, le passé n’était pas mieux que le présent, peut-être pire, et l’avenir…je préférais ne pas y penser.


  Un de mes pires Noël fut celui de la « famille d’accueil ». J’avais quatorze ans, on avait fait cette tentative. C’était une famille de la campagne, où quatre enfants étaient placés, en plus de leurs deux grands ados.
Comme d’habitude, l’ASE avait bien fait les choses : vêtements neufs de marque, jeux vidéos…les fils de la familles lançaient sur ces richesses des regards torves. La mère avait essayé de faire un bon repas, mais bien entendu notre présence empêchait d’inviter la « vraie » famille. Tout cela suait la contrainte, le ressentiment, le malheur.
Un de mes jeux a disparu, je ne sais pas comment, ni par qui. Mais c’était comme un signal. Pendant que tout les monde partageait le dessert, je me suis glissé dans la nuit qui entourait la maison et je suis parti, chaudement vêtu et chaussé, suivant la route qui descendait sous la lune, très belle ce soir-là.
 J’ai marché pendant des kilomètres, au hasard, jusqu’à un début de banlieue avec un abribus où je me suis rencogné jusqu’au matin. J’avais faim.
Un éducateur affolé m’a trouvé là, ramené dans la famille et le lendemain je repartais au foyer. C’était là ma maison, ma place, ma fratrie perdue.

Des années plus tard, quand j’ai découvert le texte authentique de « Peter Pan », l’histoire de James Matthew Barrie, et ce qui a entouré les débuts de ce récit –  qui au départ était une pièce de théâtre pour adultes – j’ai compris le sens de tout cela.
A la première de la pièce, Il avait exigé que des places soient réservées dans le théâtre pour des orphelins de Londres, placés dans des orphelinats. Lui qui n’avait jamais été orphelin, ni placé, mais éclipsé par un frère mort. Lui qui était chétif et malingre et racontait comment certains enfants très malins se glissent hors de leur poussette pour rejoindre le pays imaginaire.
     

  Ce Noël a été le pire parce qu’il n’y avait pas à en vouloir à qui que ce soit. Tout le monde avait fait de son mieux, c’était sans espoir. Le monde du bonheur m’était fermé, et pire, me répugnait.
Quelques années plus tard, moi qui au moins avais à peu près suivi mon cursus scolaire, j’entrais en apprentissage chez un photographe, je gagnais ma vie, je m’achetais un appareil photo d’occase. J’avais trouvé un sens à ma vie.

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  Cette année donc, après avoir faussé compagnie (quelle curieuse expression : fausser compagnie ) à Ariane, il y a trois jours, j’ai pris un billet pour Séoul et me voilà, en ce jour de Noël qui ne signifie pas grand-chose pour les coréens, dans la montagne enneigée.
J’ai gravi une longue pente, m’enfonçant souvent dans la blancheur duveteuse qui m’entoure, libre et heureux.
Tout en haut m’a-t-on dit, il y a un joli temple.
Et effectivement il est très beau, pas très grand, de bois sombre.
Devant lui un petit arbre défeuillé a reçu la neige de la nuit dernière, et il est d’une telle perfection graphique, avec ses branches soulignées d’un blanc fragile que j’en reste saisi. Je me dis que c’est cela, l’arbre de Noël, avec cette solitude et ce silence, le ciel bas d’un gris uni.
Et soudain, posées soigneusement, verticalement, sur les marches, je vois les deux pantoufles laissées à la disposition des visiteurs.

  Ce soir j’appellerai Ariane qui sûrement m’en veut, qui n’a pas cherché à me joindre. Je lui raconterai tout cela, elle comprendra car elle ne s’appelle pas Ariane pour rien . Et on parlera un long moment, tranquillement, moi dans ma chambre d’hôtel, elle dans notre chambre commune, dont elle aura fermé la porte. Et quand quelqu’un passera la tête, viendra la chercher pour l’apéro, elle dira : « Attends, je suis au téléphone ».

récit inspiré par la visite d’une exposition à Nice, d’un photographe solitaire que je ne connaissais pas et dont la démarche m’a beaucoup touchée : Michaël Kenna

Nuit blanche

par claire le 19 janvier, 2026

Dans la nuit polaire assiégée de neige, la rue est comme un tunnel où s’engouffre le vent. Quelques lumières guident les enfants qui en file indienne progressent lentement. Tout au bout de la rue, une lumière jaune les appelle, entourée de son halo blanc. S’il neigeait plus fort, si le vent était plus violent, ils marcheraient deux par deux pour être certains qu’aucun ne se perde. Et s’il neigeait encore plus, sans doute madame Akiak serait venue les chercher.
  Ils marchent avec application dans les gémissements du vent, chacun caché derrière le dos qui les précède, ils sont contents.
La rue n’est pas longue, aucune rue n’est longue dans leur village cerné par le désert blanc. Mais celle-ci est spéciale, avec à un bout l’école, à l’autre bout la maison bleu clair de madame Akiak.
Tous les jours après l’école, ceux qui veulent vont y passer une heure ou deux, et les parents viennent les chercher après, pour le dîner.
Parfois les enfants l’appellent Maîtresse, bien qu’elle ne soit plus institutrice, elle est à la retraite depuis longtemps. Pour les enfants, elle paraît riche car sa maison a deux chambres, et il fait chaud dans la grande pièce où ils s’installent, tout serrés autour de la table, tout joyeux, bavards. Elle leur donne le goûter, et puis elle les interroge sur ce qu’ils ont fait aujourd’hui, chacun raconte sa petite journée, comment ça va chez lui, la famille. Quand le goûter est fini, parfois on travaille un peu, parfois elle lit un livre, ou on dessine. Parfois elle leur raconte les histoires de quand elle était petite.
Sur un mur il y a une étagère avec des objets, des livres. Il y a une petite poupée blanche, en os de baleine, bois de caribou, et plusieurs sortes de pierres. C’est la déesse de la mer, Talilayuk.
Au moins une ou deux fois par an, les enfants lui réclament l’histoire de la poupée, l’histoire qui lui est arrivée quand elle était toute petite.

 C’était quand on était très très pauvres : les blancs avaient fini de pêcher la baleine, parce qu’ils avaient trouvé le pétrole pour éclairer leurs maisons…et puis ils les avaient presque toutes tuées, on n’en voyait plus beaucoup dans la mer. Les blancs n’avaient plus envie d’acheter les fourrures de renard blanc pour leurs dames si belles et si riches. Alors on ne gagnait plus rien, on n’avait pas de quoi acheter des aiguilles, des fusils pour chasser et on ne savait plus fabriquer les armes en os ou en pierre, ni les scies en ivoire pour couper la glace et construire les igloos. On n’avait rien à manger ou presque. Moi, j’étais partie un matin avec mon père à la pêche au harpon, il en avait un très bon, il pêchait très bien. J’avais emmené la poupée en cuir de renne que m’avait cousue ma grand-mère.

  On était au bord de la glace, au bord du trou qu’il avait creusé, et tout d’un coup j’ai glissé tout droit dans le trou ! Plouf ! J’ai disparu dans l’eau. Mais mon père heureusement m’a rattrapée par le petit chignon que m’avait fait ma mère ce matin-là, en haut de la tête, et il m’a sortie de l’eau.
Il a couru, couru jusqu’à la maison. Ma mère a fait ce qu’on doit faire quand quelqu’un a très froid : elle m’a déshabillée, s’est déshabillée aussi et on s’est couchées toutes nues sous les grandes fourrures.
Pendant longtemps j’ai tremblé, glacée, et puis je me suis réchauffée. Quand j’ai eu bien chaud, j’ai commencée à avoir de la fièvre, mon corps voulait encore se battre contre le froid. Et puis au bout de deux jours la fièvre est tombée. Mais je ne pouvais plus parler, je ne pouvait plus rien faire.

  Mon grand-père a dit que la déesse de la mer avait pris ma parole, ma force, parce qu’elle aurait voulu me garder dans sa grande maison noire, tout au fond de l’eau. Ils faisaient tous ce qu’ils pouvaient pour faire revenir mon esprit, mais sans succès.
  Je pouvais manger, marcher, je pouvais regarder et entendre, mais je ne pouvais pas faire quelque chose, jouer, rire…ni surtout parler.
Tout le monde était très inquiet, j’étais la seule enfant à la maison. Alors ma grand-mère s’est souvenu qu’à Iqaluit il y avait un vieil homme qui savait battre le tambour, un chamane de tente sombre. Mon père a pris le traîneau et les derniers chiens qui n’avaient pas été tués et il est parti le chercher.

 Tout ça était déjà bien oublié, on ne savait plus trop comment ces choses se passaient, et quand mon père a trouvé l’homme, d’abord il n’a pas voulu venir, il était très vieux, faire le trajet en traîneau ça ne lui plaisait pas. Mon père était patient, il est resté deux jours chez lui, il lui a demandé comment on faisait ces choses autrefois. Et l’homme, en lui racontant, s’est mis à avoir envie à nouveau. Tout lui est revenu et il a eu honte d’avoir oublié, honte de refuser son aide. Il racontait à mon père comment le village entier autrefois se rassemblait sous la tente, dans l’obscurité, comment tout le monde entendait les esprits qui venaient, leur posait des questions. Lui il devait rester silencieux, il faisait un voyage.

 Finalement il s’est décidé. Il est venu au village, il a parlé avec ceux qui se souvenaient des choses, ils ont fabriqué la tente, et un jour beaucoup de monde du village est venu. Moi je ne me souviens de rien. Mais ce que m’a raconté ma mère c’est que l’homme avait tout compris : la déesse de la mer avait gardé ma poupée et mon âme était restée avec elle.
Dans la grande tente noire où tout le monde était serré et écoutait, il s’est couché sous une  peau de caribou. On entendait des bruits, ça a duré longtemps, il parlait un peu mais c’était impossible à comprendre. C’était très dangereux pour lui car il faisait le voyage sous la mer, le plus difficile de tous. Et soudain il s’est levé, tout nu et trempé, il a ouvert la tente et  à la lumière du jour qui se levait on a vu ce qu’il avait ramené du monde des esprits : cette poupée qu’il avait demandée à la déesse de la mer. Celle-là, que vous voyez ici.Ce n’est pas la même que mon ancienne poupée, elle est bien plus belle, la déesse l’avait changée, mais elle n’est pas faite pour jouer. Elle est faite pour regarder.
Moi, je me suis remise à parler et à rire, comme tous les enfants, et mon père a ramené l’homme chez lui. Il a eu beaucoup de cadeaux, il était très content aussi de voir qu’il avait réussi ce grand voyage sous la mer, comme autrefois, et d’avoir ramené la poupée. Il est mort l’année d’après je crois, et il n’avait pas d’enfant.

  On frappe à la porte : c’est le premier père qui vient chercher un des enfants. La règle est toujours la même : quand un parent arrive on arrête l’histoire, pour que tout le monde écoute tout.
Les enfants (ils ne sont plus que sept maintenant), ont envie de dessiner et bien sûr tous dessinent quelque chose de l’histoire. Puis un par un, ils rentrent chez eux.

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  Le lendemain, après le goûter, après les jeux et l’écriture, les enfants réclament encore : raconte nous quand tu es allée à l’internat ! Elle commence aussitôt :

 Je vous ai dit qu’on était très pauvre, qu’on n’avait rien à manger. Des fois on mangeait du cuir quand on n’avait rien pu pêcher, ou tuer. On était tous très maigres, et les blancs sont venus, des blancs qui connaissaient des prêtres, ou des religieuses, il y en avait quelques uns à Iqaluit. Et ils ont dit qu’il fallait que les enfants viennent dans l’internat, pour apprendre à lire, et qu’on aurait tous à manger. Nos parents étaient désespérés, alors ils ont été d’accord et nous voilà partis très loin, dans l’internat.
Le jour d’avant, mon grand-père m’a appelée et il m’a dit : tu ne peux pas emmener ta poupée, elle se casserait ou elle serait volée. Il faut que tu la regardes très bien, pour t’en souvenir toujours là-bas. Et j’ai passé l’après-midi à la regarder.
Comme ça, à l’internat, je m’en souvenais avant de m’endormir, tous les soirs. Je regardais dans ma tête : ses longs bras, ses cheveux, son petit visage blanc, je le regardais dans tous les détails comme vous la voyez ici.

  L’internat était très mauvais. Pour commencer, ils nous ont coupé nos longs cheveux, parce qu’on avait des poux – c’est vrai qu’on en avait, mais j’ai pleuré quand on m’a coupé les cheveux, mes cheveux qui m’avaient sauvé la vie ! Ils nous apprenaient des choses, comme par exemple à lire et à écrire, mais aussi ils nous frappaient et nous disaient qu’on était stupides. Il fallait toujours obéi, on n’avait pas le droit de parler inuktitut. Il faisait très froid partout, et la nourriture n’était pas bonne, il n’y en avait pas assez. Et puis il y avait des maladies, beaucoup d’enfants sont morts.
Mais le pire c’est qu’on ne revoyait pas nos parents. Moi, j’aimais apprendre, j’aimais écrire, j’aimais lire. Les sœurs étaient contentes de moi mais un jour, après avoir encore beaucoup pleuré dans mon lit la nuit, je suis allée voir la plus gentille et je lui ai dit : « Si je ne revois pas mes parents, alors je dois mourir. Je ne mangerai plus, je n’apprendrai plus, jusqu’à ce que j’aie revu mes parents ».

 Les sœurs m’ont dit après qu’elles se posaient la question déjà, de nous renvoyer dans notre famille pour les deux mois d’été. Elles aussi elles avaient envie de se reposer, sûrement, de prier sans avoir à s’occuper de tous ces enfants. Alors elles ont envoyé des gens dans chaque village, pour dire que les parents pouvaient venir récupérer leurs enfants à l’internat pour l’été. Et les villages se sont organisés, ils sont venus nous rechercher. Je ne sais pas si certains enfants n’avaient personne pour les reprendre, en tout cas tous les enfants de mon village sont revenus. Et moi, de savoir que je pouvais passer l’été ici, ça m’a aidé à supporter l’internat les autres années. Il y a eu beaucoup de progrès parce qu’il y avait eu une enquête sur tous ces enfants morts, et la nourriture était meilleure, on ne nous battait presque plus, il y avait une infirmière pour nous soigner. Et moi, j’ai fait beaucoup de progrès, comme vous, j’ai appris de plus en plus de choses et j’ai tellement bien travaillé que j’ai pu aller ensuite à la ville, dans un collège.Et ensuite j’ai pu devenir maîtresse et revenir travailler ici.
Alors n’oubliez pas : ce qui est mauvais peut devenir bon.

  Les enfants regardent la poupée. Chaque fois qu’un nouvel enfant entre à l’école et qu’il vient ici, elle lui demande ce que fait la poupée, à son avis. Le dernier lui a dit : «  C’est la déesse de la mer. Tu vois, elle lève les bras, elle vient de te lâcher et tu remontes à côté de ton père ». Mais une petite fille lui avait dit : « Elle danse, elle lève les bras au dessus de sa tête et elle fait flotter ses jambes ». Et un autre : « C’est la fille d’un phoque et d’un caribou ». Kalla, une petite qui aime les livres des autres pays, a dit que c’était la Petite Sirène et qu’elle essaie de rattraper sa voix. « Comme toi tu avais perdu ta voix aussi »
Le plus malin lui a demandé : « Comment le chamane l’a trouvée dans le voyage sous la mer ? »
Elle répond : « Mon père lui avait dit que j’avais perdu ma poupée, alors il savait qu’il devait en trouver une ». « Oui, dit l’enfant, ou peut-être il l’a fabriquée chez lui avant de venir au village pour la cérémonie et il te l’a donnée comme ça, pour te consoler ».
« Je ne sais pas, tu sais j’étais trop petite, c’est surtout des choses qu’on m’a racontées, je ne me souviens de rien. Je vous les raconte comme me l’ont dit les gens du village, mes parents. Mais en tout cas ça m’a guérie ».
Mon grand-père racontait des histoires très étranges sur les chamanes du temps de son grand-père, du temps où on ne voyait pas de blancs, où on savait tout fabriquer, où on n’avait pas faim. Une fois, dans un voyage de guérison, quand le chamane est revenu, le malade était guéri, mais le chamane a dû repartir parce qu’il avait oublié son bonnet dans le territoire des esprits !

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  Il y a huit enfants à l’école du village en ce moment. Les plus petits, qui sont encore avec leur mère, viendront à leur tour, les plus grands partiront à l’internat. Cette idée des goûters chez elle, elle lui est venue quelques mois après sa retraite. Elle n’allait pas bien, son travail lui manquait trop.
Ses fils vivent loin, elle les voit peu, et il n’y a pas encore de petits-enfants.

  Tous les parents du village ou presque ont été ses élèves, ils sont contents qu’elle les soulage un peu et qu’elle donne un bon goûter à leurs petits.
Dans la deuxième chambre, celle où les enfants accrochent leurs manteaux encore raides de froid, il y a un grand lit. C’est un lit de secours. Il y a trois semaines, elle a été réveillée par les coups à la porte, des voix qui l’appelaient. C’était Apik, le petit sceptique qui s’interroge toujours et sa mère, qui venaient se réfugier car le père d’Apik a l’alcool mauvais. Ca arrive trois ou quatre fois par an, à d’autres familles aussi. Les pères ne viennent pas ici quand ils sont saouls.
Le lendemain, la mère et les enfants repartent, elle, parfois elle se débrouille pour rencontrer le père, discute avec lui, lui fait la morale.
L’Akiak que connaissent les gens du village est forte et calme, elle a de l’autorité, elle est toujours tranquille, elle se sent aimée.

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  Mais certaines nuits, elle tourne et se retourne dans son lit sombre, dans les cris du vent de l’autre côté des murs, dans l’idée de la nuit noire et blanche. Elle se retourne en proie à l’internat, à la mort de sa mère, au départ de son mari pour une autre femme.
Quand elle est sûre que le sommeil ne viendra pas, elle se lève et va dans la salle, s’assied bien emmitouflée ; elle regarde Talilayuk, qui flotte sur son étagère, son visage tourné vers le dessous de la grande banquise de glace, elle lui parle dans sa tête.
« Je raconte ton histoire à laquelle je ne crois pas. Je parle de toi aux enfants, mais tout cela est resté enfermé dans mon enfance, dans ce que j’ai cru, dans la magie de la tente obscure .
Celui qui t’a faite ainsi, qui a travaillé avec ce qu’il trouvait sur les bords de la mer, celui-là croyait sans doute encore.
Moi je travaille avec des esprits d’enfants et j’essaie de faire tenir ensemble tout ce qui vient d’eux, tout ce qui vient d’ailleurs. J’essaie de faire flotter leur esprit comme tu flottes, tout au fond, dans le plus sombre et le plus chaud. J’essaie de leur faire atteindre avec leur esprit ce que tu saisis au dessus de ta tête. La beauté, la beauté me guérit de mon malheur. »

un monde flottant

par claire le 19 janvier, 2026

L’enfant est montée sur un tabouret pour regarder par le vasistas des toilettes. Il y a, collés sur les vitres, des losanges transparents, verts et rouges, qui filtrent la lumière. Quand on ouvre la petite fenêtre, on découvre des murs d’un gris très doux, où sont peints des oiseaux et des guirlandes de feuilles. Les oiseaux ressemblent à des hirondelles.

  En fait, le vasistas donne sur une petite pièce carrée de deux mètres de côté à peu près, et elle a beau réfléchir, elle ne comprend pas comment on peut entrer dans cette pièce. Aucune porte n’est visible, et ni la cuisine ni le débarras attenants n’ont d’autre porte que celles qu’elle connaît

Ainsi, cette petite pièce est une pièce-où-on-ne-peut-pas-aller, baignée de clarté.
Elle ne parvient pas à se représenter le plan de l’ensemble. Elle ne parle à personne de ces interrogations.

Bien plus tard, à l’âge adulte, elle apprend qu’il s’agit d’un « puits de lumière », ces ouvertures qui font communiquer une verrière ouverte dans le toit avec les étages inférieurs. On ne peut pas savoir où il déverse sa lumière, car l’appartement du dessous est loué à un couple, on n’y va pas.

 La salle à manger a un petit balcon de grès arrondi, que chauffe le soleil. A travers les balustrades on peut voir, tout en dessous, un jardin, très touffu, tapissé de lierre, avec des arbres et une glycine qui tord ses rameaux autour d’une gloriette de fer forgé. C’est un jardin où on n’a pas le droit d’aller, il appartient à la maison d’à côté.

 Tout est vieux dans cette maison où vivent les grands-parents. La grand-mère, deuxième épouse du grand-père, a choisi en arrivant toute la décoration, les meubles, les rideaux, les papiers peints, les bibelots. Tout ou presque est de style art-déco, les volutes, les serpents, les fleurs graphiques.

  Elle fera une nuit le rêve hypnotique d’une maison où la végétation pénètre par toutes les ouvertures ; une maison labyrinthe, enchâssée dans le végétal.

  Après ce moment fondateur, il semble que plus rien n’ait changé, à part l’arrivée de quelques appareils électroménagers, la télévision en noir et blanc, le frigo. Les choses ont perdu un peu leurs couleurs,  nageant dans la lumière tamisée des étés toulousains. Les armoires se sont remplies. Le  dessus de lit en peluche et les rideaux de dentelle, le lino qui s’écaille sur les bords, les tiroirs qui semblent n’avoir pas été ouverts depuis très longtemps.

  C’est ce qui rend si magique le retour, à chaque fois. On utilise les mêmes objets, la même vaisselle, on va au marché sur les boulevards, ou voir la grand-tante dans son appartement de la rue des Cuves, juste à côté de St Sernin, où les toilettes sont sur le pallier (à l’étage en dessous). Les rigoles des trottoirs laissent couler une eau savonneuse, bleutée.  

  Le grenier est sous les tuiles chaudes, rempli des passions du grand-père (photographie, reliure), des jouets oubliés, des magasines attachés par une ficelle, des pieds nickelés, de vieux déguisements en soie déchirée. On peut y passer des heures, malgré la chaleur. Une bonne partie semble faite pour accueillir des enfants tant le toit est bas. Il y a un endroit où on ne peut pas aller, réservé aux locataires. Du coup, le grenier semble avoir encore une surface indéfinie, derrière une porte fermée.

  L’enfant souvent rêve de cette maison, de son escalier raide et tournant. Là, derrière la papier peint, se trouve une porte secrète dont elle connaît le mécanisme. Et derrière, encore un monde à explorer, mystérieux, qu’on oublie au réveil.

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entropie

 Avec mon père, je suis allée voir ma grand-mère, dans l’EHPAD où il a bien fallu l’installer, finalement. Pendant des années, mon père est allé tous les matins chez elle, après avoir fait le marché, lui apportant ce dont elle avait besoin, vidant la caisse de la chatte noire et blanche, bavardant un peu avec elle – qui ne se souvient pas de la réponse que vous venez de lui faire.
Elle ouvrait sa porte à des antiquaires peu scrupuleux qui lui achetaient (pense-t-on) à bas prix les meubles du temps de la splendeur…La chatte a fini par mourir, à 21 ans, après des années où, pauvre chose pelée, elle s’oubliait un peu partout. La maison était silencieuse et sale, obscure, surchauffée. Et, elle, toujours pâle, polie, lointaine et souriante, lisant des livres de Guy Des Cars.
  Ma grand-mère n’était pas la mère de mon père, elle était arrivée dans sa vie alors qu’il était déjà adolescent, orphelin de mère depuis l’âge de 8 ans. Mais ils se sont aimés, toujours à bonne distance, elle admirative de ce garçon travailleur et intelligent, lui plein de respect pour cette femme qu’il appelait « Tatie » et qui avait ramené de la vie pour son père et pour lui.
A l’époque, il avait investi une chambre sous les combles, que je n’ai découverte que plus tard, moi-même adulte, quand les locataires étaient partis et qu’on pouvait pénétrer dans la deuxième moitié du grenier. Tout était encore en place : le lit bas, les livres sur les étagères, des dessins et des photos sur les murs, le bureau. C’est là que mon père a vécu pendant la guerre, adolescent, toujours affamé bien sûr, mais assez heureux je crois, avec ses activités de scout. Ces amitiés-là, il les retrouvera trente ans plus tard, intactes, lorsqu’il reviendra vivre à Toulouse.
J’étais songeuse, sur le pas de la porte, imaginant sa vie d’alors, dans un monde habité par la menace, mais bien protégé finalement. Un adolescent étendu sur son lit, qui lit, ou qui travaille, attend l’heure de l’entrée dans sa vie d’adulte, loin d’ici.

  Quand ma grand-mère est morte, mon père a décidé de diviser la maison pour faire une donation-partage. Les choses étaient restées en l’état un long moment, et puis il a fallu se décider à la vider.
Quand nous parlions de la maison, nous disions en riant qu’il faudrait en faire un musée, mais qu’on ne trouverait ni guide ni gardien.
Le travail d’évacuation a été exténuant. Je n’y ai pas beaucoup participé, j’habitais loin, et j’imagine que j’aurais plutôt ralenti le travail tant j’aurais été curieuse de toutes ces choses enfouies et oubliées, enfermées dans les immenses armoires, commodes, placards, loin de la lumière et du temps, qu’il a fallu jeter. Quand je suis venue la revoir, une grande partie avait été évacuée. La question des meubles se posait : qui voulait quoi ? Nous avons pris conscience de la disproportion entre nos appartements, nos maisons modernes, et ce mobilier massif et sombre.
Je suis entrée dans la grande chambre obscure du rez-de-chaussée, où j’avais passé tant de temps à lire, fouiller. J’ai sorti mon appareil et j’ai commencé  à photographier, les objets épars, les papiers peints où se devinaient des fantômes de meubles déjà partis… Et j’ai ainsi parcouru toute la maison, de la cave au grenier.
Ces photos, mon père m’a dit qu’il était content qu’elles aient été prises, car un mois plus tard il n’y avait plus rien. Les ouvriers sont venus et ont tout transformé en studios blancs pour étudiants.

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maintenant

  L’appartement du bas, celui que nous n’avions jamais vu, celui des locataires, a échappé au grand nettoyage, parce que c’est une de mes sœurs qui s’y est installée. Elle a également eu droit, au premier étage, à l’ancienne salle à manger et son petit balcon, à la cuisine, aux toilettes et au puits de lumière. Elle a modifié certaines choses à sa manière, colorée et imaginative, mais sans rien effacer du charme et des parfums d’autrefois. Dans la grande salle du rez-de chaussée qui donne sur le jardin, noyée de l’ombre des arbres, aux plafonds très hauts, le papier peint banal cachait une grande fresque, un paysage à l’italienne avec un rideau bleu drapé.

  Elle veut me faire voir les travaux qu’elle a dû entreprendre au premier étage, la réfection du puits de lumière. Nous commençons à rappeler les souvenirs de l’ancienne cuisine : son placard où transpirait le gruyère, celui où était accroché un moulin à café, le frigo qu’il fallait n’ouvrir que très vite, la desserte roulante et sa confiture de cerise. Elle me dit qu’elle a moins de souvenirs que moi, elle est plus jeune. Et ceux des derniers temps de la grand-mère, un peu désolants, se sont superposés.

  Elle s’inquiète pour la fresque aux oiseaux : les ouvriers risquent de l’abîmer avec leurs échafaudages. Comment pourrait-on la protéger ?

fin d’été

par claire le 19 janvier, 2026

Il faut maintenant s’arrêter, descendre
dans l’humeur de la poésie –
maintenant que la lumière décroît – parce que c’est l’heure et la saison,
que l’orage promis s’approche,
venant de loin.

Au-delà de l’isthme des Sablettes, il s’avance sur la mer,
palpite blanc derrière les lourds nuages,
et gronde.
La lumière tombe d’un seul coup.

On est en septembre, il fait chaud encore,
ici dans les rues on cherche l’ombre,
et parmi les dernières fleurs du jardin
j’ai trouvé de quoi faire un petit bouquet :
furieusement coloré de rouge orangé, de violet, de rose pâle,
parfumé par les minuscules fleurs du chalef –
parfum de printemps, de muguet.

Ici il n’y aura pas d’automne, ou si peu. Les platanes
abandonnent bien leurs feuilles crispées,
couleur de cuir,
la rosée mouille bien l’herbe le matin.

Mais où sont les glacis d’un bleu tremblant,
les transparences
du ciel derrière les grands peupliers jaunes
hauts comme des flammes ?
Et le velours brun sombre des champs labourés
la pluie qui court sur les coteaux, la boue ?

Ici j’ai les oliviers séculaires,
le soleil caressant leurs feuilles chaque matin.
La joie du soleil en ouvrant la fenêtre,
sa façon de vibrer dans chaque couleur.
J’ai la mer d’un bleu profond
mais
où sont les amis,
les enfants ?

objets

par claire le 19 janvier, 2026

Samedi 11 juillet, 18h45, le terminal 2 de l’aéroport de Marseille. Les passagers pour Lisbonne sont dans la salle d’embarquement low-cost, troupeau entassé debout depuis un quart d’heure. C’est l’heure fatidique et bien que les jeunes parents prévoyants aient fouillé leurs sacs à dos et extrait biberons d’eau, biscuits premier âge et doudous aux longues oreilles, un premier bébé donne de la voix. Peu à peu, une sorte de choeur antique se rassemble et retentit dans la longue salle surchauffée. Ils sont bien cinq ou six, de trois à dix huit mois, et la scène prend une allure assez comique, ou plutôt le serait si les adultes n’étaient pas eux aussi exaspérés et fatigués. Les heureux retraités, qui voyagent léger, compatissent intérieurement. Et le personnel a disparu – on attend l’avion.
Il y a cinq minutes, j’ai tendu à la jeune femme en uniforme, debout derrière son pupitre et son ordinateur, mon passeport et l’écran de mon smartphone, puis j’ai mémorisé la place, rangé les deux dans mon sac. Le sac prend ensuite place à l’intérieur de ma valise aux dimensions réglementaires (je voyage au prix le plus bas). J’espère trouver une place pour la ranger à l’intérieur de l’avion, dans les compartiments ad hoc…je suis dans les derniers passagers.

   Dans la file d’attente, une jeune femme porte son bébé dans une de ces longues écharpes d’allure exotique aux multiples replis, dont la mise en place semble problématique à tout profane. L’enfant braille lui aussi, écrasé contre sa poitrine et seul apparaît son visage rouge d’indignation.  Elle se dandine d’un pied sur l’autre, se secoue de haut en bas en une danse lourdaude, lui parle à voix basse (bien qu’il semble douteux qu’il puisse l’entendre). Je me demande ce qu’elle fera si l’enfant fait caca.  Elle tient d’une main une laisse, au bout de laquelle un petit garçonnet de trois ans à peu près agite rapidement devant ses yeux une sorte de petit éventail, avec virtuosité. Son regard est fixé sur l’objet, profondément concentré. La jeune femme tente d’apaiser le plus jeune, elle est visiblement seule pour le voyage. Elle ne parle pas au garçonnet et cette absence d’échange, la laisse assez incongrue qui est fixée dans son dos, leur donnent une étrangeté. Ils sont peu à peu entourés de cette aura invisible qui isole dans une foule ceux qui semblent hors normes, par leur comportement, leurs expressions, leur allure.  Apparemment personne ne les regarde, mais tout le monde observe, avec une discrète réprobation   (…un enfant n’est pas un chien, quand même… ).

                                  ******************************

  L’avion est arrivé. Il porte fièrement sur sa queue, en bleu et jaune, l’image de la lyre celtique, dont la présence à cet emplacement, à ce moment particulier, prend quelque chose de sardonique. Je pense à cet ami poète irlandais, passionné de culture gaélique, qui m’avait dit : « Je ne reconnais plus du tout mon pays…le tigre celtique ? ».

  Comme presque toujours dans ces cas-là, la file des prioritaires et celle des non-prioritaires se sont mélangées dans la salle et au moment où arrive enfin l’avion et où « on va procéder à l’embarquement », débute une discrète bousculade.
Les privilégiés tentent de faire respecter leur prééminence chèrement acquise sans perdre leur dignité, feuilles d’embarquement bien en vue, ils poussent leurs prédécesseurs, leur demandent : « c’est bien la file prioritaire ? » d’un ton pincé, à quoi les prédécesseurs répondent sur le même ton : « oui, tout à fait ».
Au milieu de ce mouvement de foule contrainte et pressante, le garçonnet s’est soudain immobilisé, et la laisse qui le relie à sa mère bloque le passage. La voyageuse suivante se penche vers lui et à voix assez haute lui dit : « il faut avancer mon petit garçon ».

  La scène si banale vire soudain au plus puissant désordre : ouvrant une bouche démesurée, l’enfant s’est mis à hurler. Il arrache la laisse des mains de sa mère, passe sous la barrière et se met à courir dans l’autre sens, toujours hurlant. Il court très vite, sa mère tente elle aussi de passer sous la barrière, comme un gros hanneton pris au piège, l’appelle désespérément : « Léo, léo ».
Tout le monde est figé ; un des membres du personnel s’apprête à parler dans le talkie-walkie qu’il a dégainé, mais un jeune homme de quinze ans, qui faisait la queue derrière moi, soudain se décide et part à sa poursuite. En quelques foulées il a rattrapé l’enfant, le tient par un bras, encore hurlant, ne sais quoi faire maintenant.  
  La mère a réussi à passer, abandonnant sa valise, et elle les rejoint, se penche sur son fils , lui parle. Il ne semble pas l’entendre, ne veut pas la suivre, crie toujours et se débat.
C’est alors qu’un homme un peu âgé, les rejoint, se place devant l’enfant, se penche et lui parle. Il lui tend le petit éventail de papier que l’enfant a perdu dans sa course  et qu’il a ramassé: « Regarde, tu as perdu ton jouet ».
L’enfant s’interrompt aussitôt, regarde l’homme, reprend l’étrange objet et le remet en mouvement à hauteur de ses yeux. Il est instantanément calmé.
La mère a repris la laisse, remercie. Le vieux monsieur lui dit d’un ton un peu mélancolique : « Vous savez, ma fille a le même à la maison, je sais ce que c’est ».
La foule s’ouvre pour laisser passer la jeune femme et ses deux enfants, on lui tend sa valise. C’est maintenant l’aura respectable du malheur qui l’accompagne, on a compris.

Margarita et Lola

par claire le 19 janvier, 2026

(D’après une photo de Diane Arbus)

La mère

J’ai deux filles pour une. Celle que j’attendais, laquelle est-elle ? Il y en a une que je n’attendais pas, c’est sûr.
« Il faut encore pousser » m’a dit la sage-femme (quelle idiote celle-là, elle n’avais pas entendu battre les deux coeurs, tout au long de la grossesse ; elle m’a prise par surprise). Et la deuxième est sortie très vite, comme un poisson glisse hors du panier. Avait-elle peur que se referme la porte, peur de ne pas voir le jour ?

Margarita doit être celle que j’attendais puisque son père et moi nous n’avions qu’un seul prénom. Lola (Dolores), c’était le prénom de ma grand-mère, qui était morte deux mois plus tôt. Je l’aimais.
Elle sont toutes deux très belles, avec leur teint pâle, leurs cheveux noirs, leurs yeux clairs entourés de cils sombres. Je les habille toujours pareil, pour que les gens voient bien la ressemblance, et après il faut que comme moi ils fassent l’effort de savoir laquelle est laquelle. Je ne veux pas être la seule à ressentir cette confusion.
Quand elles étaient bébés, je me trompais peut-être, elles étaient si semblables. Me suis-je trompée ? Et combien de fois ?
Maintenant je ne pourrais pas me tromper, elles se sont arrangées pour être différentes. Elles me font penser au poème de Francisco Vighi :

« La luna se llama Lola
Y el sol se llama Manuel… »

Lola, oui, c’est bien la lune qui brille dans ses yeux souvent baissés. Et Margarita ouvre ses pétales, bien large, bien au soleil de l’amour des parents. Margarita n’en doute pas, ne doute pas de sa lumière, elle rit toujours, entraîne sa sœur dans ses jeux, lui impose des rôles secondaires.
Lola se laisse faire, il y a des moments où on sent comme une peur chez elle, une peur que la porte se ferme. Je vois la lumière de sa colère aussi, qui glisse entre ses cils.
Margarita est toujours là où on la cherche, ou même on pourrait dire toujours là tout près. Quand je les appelle elle est la première arrivée, avec le claquement de ses petites sandales dans le couloir. Lola est parfois cachée derrière les portes. Je la cherche, je m’inquiète, j’appelle et peu à peu elle sent la colère dans ma voix. Elle n’a pas le droit de me faire peur ainsi, de me faire chercher celle qui est de trop, celle qui n’avait pas de prénom. Quelque chose se tord en moi alors, une pitié pour son absence, sa douleur si bien dissimulée. Elle ne pleure jamais. Je voudrais tant qu’elle pleure à grosses gouttes chaudes dans mon cou, comme fait sa sœur. Des fois je lui dis : « ma petite chatte », je reste tendue vers elle, et elle voit mon regard. Alors, quelque chose s’ouvre entre nous, elle y croit, vient sur mes genoux. Dans ces moments-là, elle est la seule.
Margarita alors va prendre la main de son père, va avec lui dans la rue, elle rit au soleil et il rit. Margarita trouve toujours tout si facilement.

Le père

J’aime aller au café avec mes deux filles. Dans la rue je leur donne la main, une de chaque côté. Les gens souvent me regardent : quel est cet homme avec deux fillettes si jolies et si semblables, leurs mignonnes robes bien repassées par une mère fière, leurs petites jambes qui trottent : quatre jambes, quatre petits pieds chaussés de sandales. Je garde Lola du côté des murs, je ne sais pas pourquoi, et Margarita suit le trottoir. Je m’en suis aperçu un jour parce que Lola a attrapé mon autre main en quittant la maison.
Je n’ai rien dit, elle a marché ainsi du côté de la chaussée, des voitures, du côté du soleil, et Margarita a docilement pris l’autre main. Mais dès le lendemain, c’était comme d’habitude ; sauf que je l’avais remarqué.

A la naissance, Lola est restée sans respirer quelque minutes. On était tellement surpris sa mère et moi qu’elle soit là… J’avais Margarita dans les bras, avec sa petite tête rouge et noire. On voyait de dos la sage-femme qui s’agitait, et le bébé blanc comme un poisson sur la table. Puis elle a crié, s’est agitée, elle a rosi.
On a commencé à vivre cette histoire qu’on avait pas prévue : parents de jumelles ; de vraies jumelles. C’était difficile, surtout au début. Ma mère m’a donné le vieux berceau qu’elle avait mis au grenier, celui où je dormais, parce qu’on n’en avait acheté qu’un, tout blanc. Le vieux berceau, je l’ai lavé à l’eau de javel dans la cour, il est peint en bleu ciel, et c’est ma mère qui a acheté le matelas.

Les mères voient tout, mais ma femme n’a pas vu au début, je crois, qu’un des ongles de pied de Margarita était un peu plus petit (celui du petit orteil gauche). Elle était tellement perdue à cette période. Moi je l’ai remarqué depuis le début et donc, je suis bien tranquille : Margarita est Margarita, Lola est Lola.

Quand j’entre dans le café, comme un homme fortuné avec ses deux bijoux, tout le monde s’exclame, mes vieux amis appellent les filles, elles vont sur leurs genoux, ils s’amusent à vérifier qu’ils ne se trompent pas, ils leur donnent des petits canards de sucre trempés dans le fond de leur tasse, leur montrent les cartes, les dames et les valets, les coeurs, les piques. Elle rient toutes les deux, courent de l’un à l’autre.
Je suis bien au café, avec elles.

Margarita

   Lola est ma jumelle ça veut dire qu’on a le même papa et la même maman et qu’on est nées le même jour.
  On est des vraies jumelles ça veut dire qu’on est presque pareilles. On habite dans la même maison, dans la même chambre mais on n’a pas le même lit. Des fois je viens dans son lit quand j’ai peur, elle, elle n’a jamais peur la nuit. Elle voudrait aller dans le jardin la nuit mais la porte est fermée, elle regarde la lune à travers les volets. Elle s’est promenée la nuit dans le grenier, une fois …on dirait qu’elle ne dort jamais. Moi j’aime tout manger sauf les courgettes et les poireaux, et le miel. Elle, elle n’aime rien sauf le poulet et les pâtes. Maman la force un peu. Une fois elle a vomi.

  Elle n’a pas pleuré le premier jour d’école, moi, si, je m’accrochais au cou de Maman, elle a été obligée de me décrocher et de me donner à la maîtresse.
Lola était à côté, elle est entrée dans la salle où il y avait tous les enfants qu’on n’avait jamais vus, elle est restée sans bouger même quand la maîtresse a dit d’aller s’asseoir à une petite table. Les enfants nous ont laissé deux places à côté, ils nous regardaient, avec nos robes pareilles. On n’a pas joué avec les autres au début, on regardait. Après on jouait avec eux, ensemble.
Et puis Lola a fait une grosse colère après les premières vacances parce qu’elle ne voulait pas mettre la même robe que moi et Maman était un peu fâchée mais elle a été obligée de lui mettre la jupe en jeans. Et Lola a commencé à jouer pas toujours avec moi et la première fois j’ai pleuré parce que c’était un jeu que je n’aimais pas, et un garçon est venu et m’a dit : « Hou le bébé » et je suis partie à l’autre bout de la cour. Il y avait une fille qui était nouvelle et elle m’a demandé pourquoi je pleurais et après on est devenues copines. Je n’étais plus du tout avec Lola, j’étais avec ma copine et l’année d’après on n’était plus dans la même classe et j’ai pleuré le premier soir. Mais Lola est venue me consoler dans mon lit.
Plus jamais on ne s’habille pareilles maintenant. On n’a pas les mêmes goûts. Papa dit : « chacune ses goûts », et même Lola a voulu qu’on lui coupe les cheveux « au carré », et moi j’aurais bien voulu aussi mais je savais que ça ne lui plairait pas alors je n’ai rien demandé.
Je crois que Maman me préfère parce que je ne fais pas de colère mais moi des fois je préfère Papa.

Lola

  Papa est mort d’un seul coup. Il était assis à la petite table à l’entresol, en train de prendre son café comme chaque matin. Il s’est affaissé et c’est Margarita qui l’a trouvé, deux heures plus tard, comme endormi sur son bras. Moi j’étais au Québec.
  J’ai seulement pu imaginer la scène, les scènes qui ont suivi. Je suis arrivée le lendemain en fin de journée. Je peux seulement raconter dans quel état je les ai trouvées après, Maman et Margarita.
 Maman, c’était comme dans cette expression : « KO debout ». Je crois qu’elle a mis ensuite des mois à réaliser, comme on enlève peu à peu les pelures d’un oignon pour trouver la chair blanche, élastique, les larmes du deuil. Elle avait déjà vécu beaucoup de deuils, elle ne s’attendait pas à celui-là, mais c’était une chemin connu, les démarches, l’organisation, elle s’en est saisi. Moi, qui aurais peut-être dû m’en charger avec ma sœur, j’étais empêtrée, perdue, et sa manière de prendre les choses en mains à la fois nous arrangeait et nous ramenait à nos places d’enfants. Mon malaise n’était rien à côté de ce gouffre où Margarita s’est laissée couler.
Après les cérémonies, les condoléances, les « Il n’a pas souffert, allez, on voudrait bien partir comme ça… » qui me laissaient de marbre, les réflexions inavouables sur la suite…la maison, tout ça, j’ai fui.
  Mon travail m’attendait impérieusement là-bas. Je leur ai dit au revoir sans qu’une seule parole sincère, sentie ait été vraiment échangée sur ce qu’on vivait, sur l’avenir. Moi qui croyais Margarita à peu près heureuse dans sa vie d’institutrice, je découvrais avec effroi combien elle avait été le reflet de notre père, et elle me semblait désormais comme un miroir cassé.
 Elle manifestait pour Maman une répulsion que moi seule, je crois, voyais. Maman pleurait de temps en temps, dans les moments où il n’y avait rien à faire. Mais ni Margarita ni moi ne pleurions, du moins devant d’autres. Margarita se déplaçait sans cesse, ne pouvait venir partager les repas, quittait les pièces dès que Maman y entrait.
En partant j’étais terrifiée à l’idée de les laisser en tête à tête dans cette maison. Mais je ne pouvais rien faire, ni proposer. Seulement les laisser trouver leurs propres solutions. Je n’avais pas besoin de ma part de la maison, ni de l’argent, et sûrement la question ne viendrait que dans très longtemps.

A l’aéroport, je regardais dans mon téléphone les photos que j’avais prises de l’intérieur de la maison : la chaise de jardin sur laquelle Papa est mort, toutes les pièces de la maison, ses bottes encore pleines de boue séchée (il avait plu la veille), le grand couloir dallé, le jardin bien sûr, qui semblait offrir un adieu éclatant à son maître (ou serviteur), en cette fin de printemps. Et la fameuse photo sur le buffet où Margarita et moi semblons incarner si parfaitement la gémellité, avec nos petites robes à volants. J’ai l’air un tantinet contrariée, Margarita s’offre avec naïveté à l’oeil mécanique. Déjà je crois j’essayais de fuir cette identité jumelle, fuir le reflet, la petite main serrée, serrant. Papa prenait les choses avec simplicité, il m’a aidée parfois dans mes manœuvres d’évasion… c’est lui qui a obtenu que nous ne soyons pas dans la même classe, quand je le lui ai demandé. Margarita m’en a beaucoup voulu.

Quand je suis partie pour mes études, Margarita a passé beaucoup de temps avec lui…il y avait quelque chose d’un peu forcé dans sa façon de donner à voir cette proximité. Elle passait avec lui une grande partie de son temps libre, dans l’association qu’il avait créée, dont elle était secrétaire.
Maman m’a dit une fois : « Elle vient avec lui au café, le samedi, je ne sais pas si ça lui plaît tant que ça, peut-être il préférerait être seul avec ses amis ».
Si je réfléchis, je crois que je n’ai pas été seule avec lui depuis bien longtemps. Ca n’arrivera plus jamais maintenant .

Coïncidences

par claire le 19 janvier, 2026

Faro, avril 2019 : le musée municipal

   Un musée charmant, dans un ancien monastère, et au dernier étage, dédié à la peinture contemporaine, une toile représentant un taureau sombre, dans une ruelle sombre, montante, méditerranéenne. Il semble que c’est le crépuscule ou même la nuit.
Une faible lumière coule sur le pelage de l’animal, tourné vers le spectateur (vers le peintre ). Les yeux ne sont pas figurés, et c’est ce qui est troublant ; les cornes très dessinées, la silhouette toute entière plus pressentie que vue, elle se fond dans les murs qui l’entourent. Derrière on devine des arcades plus claires ; la rue est déserte. Il y a une impressionnante sensation d’immobilité, vaguement menaçante.
Le tableau est de Carlos Filipe Porfirio et s’appelle sobrement « Touro preto (taureau noir )».  

   Juste à côté une autre toile de lui intitulée « Berradeira Zorra » représente une figure assez terrifiante, un quadrupède à l’expression haineuse, aux oreilles dressées, qui baigne elle aussi dans une pénombre.
Ces deux toiles m’ont laissé un fort souvenir.

La légende de la Berradeira Zorra.
La Berradeira Zorra, également connue sous le nom de Zorra d’Odelouca (d’après le lieu où elle aurait vécu), est une créature mythologique nationale célèbre en Algarve. Son apparence physique, qui diffère considérablement selon les versions consultées, n’est pas toujours très claire. Cependant, son nom seul laisse penser qu’il s’agissait d’une sorte de vieux renard doté de mystérieux pouvoirs magiques et/ou capable de prendre différentes formes. Cependant, ce qui rend cette légende particulièrement intéressante, c’est qu’il existe plusieurs versions qui nous en racontent l’origine ! La légende de la Berradeira Zorra ou d’Odelouca. À cet égard, une première version de l’origine de cette Berradeira Zorra se contente d’affirmer qu’il s’agit d’un esprit démoniaque. Une seconde version, qui la relie aux Mouras enchantées, affirme qu’il s’agissait à l’origine d’une jeune femme maure, mais qu’elle a fini par offenser chrétiens et musulmans (d’une manière qui n’est pas tout à fait claire), en guise de punition divine, elle a été transformée en cette créature. Un troisième, et probablement le plus célèbre de tous, raconte qu’il s’agissait d’un être humain ayant commis de nombreux actes maléfiques au cours de sa vie, sans jamais manifester le moindre remords, notamment en modifiant les limites du territoire (autrefois marquées par des pierres spéciales et donc relativement faciles à modifier). Mais quelle que soit son origine, le Zorra Berradeira était une créature redoutable, capable, au minimum, de rendre fou quiconque entendait ses cris, et dans le pire des cas, de provoquer sa propre mort. D’ailleurs, nous n’avons trouvé aucune trace de quelqu’un l’ayant affronté ou vaincu avec succès. Vit-il encore en Algarve, dans la région de Ribeira de Odelouca ? Si un lecteur originaire de la région en question l’a entendu, n’hésitez pas à laisser votre témoignage ci-dessous ; cela vaut toujours la peine d’essayer ! Un dernier point… si l’on pense que ce Zorra de Odelouca était à l’origine une espèce de renard, il présente plusieurs points communs avec des créatures comme le Huli Jing chinois. Serait-ce intentionnel ? L’histoire de cette créature aurait-elle pu arriver d’Orient au Portugal, à l’époque des Grandes Découvertes ? Nous n’avons jamais vu d’étude sur le sujet, mais pour les plus patients, il serait intéressant d’étudier l’origine de cette légende. Il est cependant probable qu’il s’agisse d’une histoire orale, dont les racines sont depuis longtemps perdues, et il est donc très difficile d’en tirer des conclusions quant à sa véritable genèse. Cette obsession pour les renards pourrait n’être qu’une coïncidence, liée à la façon presque magique dont ils disparaissent dans les nombreux endroits où ils vivent…

Amiens, mai 2025 : le musée de Picardie.

  Je suis de retour ici, dans la ville où j’ai vécu 25 ans, élevé mes enfants, travaillé. Je viens de retrouver mes amis pour une fête de départ à la retraite. Le temps déroule sa toile, tout change et tout est pourtant présent, vivant, avec des superpositions de souvenirs à chaque coin de rue. J’ai une matinée de liberté, je vais visiter le musée de Picardie – très beau maintenant – je me promène dans les différents étages ; il n’y a presque que des enfants, avec leurs enseignants : leur gaieté rebondit dans les grandes salles. Je suis dans un état particulier, assez rare, de disponibilité, de calme.
  J’ai photographié une très grande toile (six mètres sur quatre), qui s’intitule « Lady Godiva ». La légende raconte que cette noble dame anglaise, émue de voir les habitants de sa ville écrasés par les impôts, plaide leur cause auprès de son époux, qui la met au défi  de traverser la ville, nue sur un cheval. La scène est représentée avec le maniérisme de son époque, le long corps nu de la jeune femme éclairant de sa blancheur une rue sombre dont toutes les fenêtres sont closes. La légende raconte que tous les habitants, par solidarité avec leur dame, ont fermé leurs volets…sauf un, qui jette un coup d’oeil et devient aussitôt aveugle.
L’audace de cette chaste (?) nudité frappe l’esprit. On se demande de quel genre était le mari…une des versions de la légende raconte que c’était lui le voyeur.

Cette toile de Jules Lefebvre – me dit un ami – a connu des fortunes diverses, certains conservateurs allergiques au style un peu daté (1890), ou offusqués de l’érotisme sacrificiel qu’elle évoque, l’ont renvoyée deux fois aux sous-sols, où elle a été deux fois redécouverte, restaurée, ré-exposée.
La scène m’a soudain rappelé  le tableau de Faro, le taureau noir dans la ruelle, à cause de l’atmosphère silencieuse et pesante, de la rue morte, à cause aussi de la pâleur centrale, cernée d’obscurité.

Amiens , avril 1999 : le tueur des trains

  Mes enfants vont à l’école rue Jules Lefebvre (dont je n’avais pas trop cherché à connaître l’identité à l’époque). C’est une petite rue, une petite école tout près de chez nous, dans le quartier Beauvais. Les enfants viennent de milieux très variés, bourgeoisie un peu guindée d’Henriville, enfants de « la Fosse au lait » (un quartier où sont toujours habitées les maisonnettes précaires construites en urgence après la guerre), enfants de femmes africaines réfugiées dans un foyer tout proche, jeunes familles qui ont acheté une maison amiénoise avec son petit jardin à l’arrière…
En bas de la rue de l’école il y a un petit bar où vient souvent Sid Ahmed Rezala, dont une habituée dira : « Je disais toujours qu’Ahmed il était trop gentil, qu’il se ferait toujours marcher dessus ». Juste en face de l’école, dans une maison amiénoise dont il occupe un étage, il a invité – et tué – une de ses victimes, une jeune femme, dont il a caché le corps dans la cave à charbon. Les enfants passent et repassent devant le soupirail, avec leurs parents, petit monde paisible.
Quand on apprend l’histoire, après qu’il soit parti dans une cavale meurtrière, on a un peu peur, rétrospectivement, on regarde à la dérobée le soupirail où le drame a eu lieu. La mort est là, dans l’ouverture, au ras du trottoir.
Il y a quelque chose de  tragique dans l’histoire de cet homme, violé à 9 ans par un groupe d’hommes en Algérie, longtemps enfermé dans le silence, et qui raconte avoir l’impression dans les moments de passage à l’acte, d’assister impuissant à ce qui arrive. Il se suicide en janvier 2000 à Lisbonne, où il a été arrêté,emprisonné, avant son extradition.
Je me souviens qu’il y avais quelque chose de très particulier autour de cette histoire, parce  que les journaux le suivait à la trace dans sa fuite destructrice : de train en train, de ville en ville, de pays en pays. Les trains toujours…où il ne payait jamais, où il avait été verbalisé un très grand nombre de fois avant de commencer à tuer, où il rencontrait des jeunes filles.
Les femmes seules dans les trains avaient peur. Ca n’a duré que quelques semaines.

Toulon juin 2025 : drôle de travail de notre esprit, comme un collage.
  Deux musées ; trois toiles vaguement ressemblantes, à cause de l’obscurité de la scène dépeinte, de la lumière ; trois animaux.
Ce taureau sans yeux qui nous regarde, cette femme nue qui ne doit pas être regardée, et pourtant offerte à la vue de tous. Deux noms de peintres, une toile montrée/cachée, des villes. Deux légendes qui disent quelque chose de dérangeant, une honte fièrement assumée, un destin haineux sans échappatoire.
  Et la vie qu’on a vécue, encore pleine de sève.
Quel drôle de travail fait l’esprit humain autour de son histoire, des histoires, des images. Ces fils d’Ariane qui nous conduisent au milieu des choses enfouies, ces sinuosités, ces pensées erratiques, ces questions qui planent, et notre vie naviguant un peu au hasard des coïncidences

VOYELLES

par claire le 19 janvier, 2026

Dans le poème de Rimbaud, ce qui m’avait frappée à 14 ou 15 ans, ce n’est pas cette idée bizarre de donner des couleurs aux voyelles.
Mais c’est la violence et la puissance des images, le fait qu’on puisse créer une telle beauté à partir de ce qui provoque « normalement » répulsion et horreur.
Le  noir corset velu des mouches éclatantes/qui bombinent autour des puanteurs cruelles, et le poème tout entier, un vrai choc, qui faisait voler en éclat la distinction beau/laid, éclipsant de son éclat diabolique, mystique, toute la poésie que je connaissais. Je crois que malgré mon jeune âge, j’ai vécu ce pas de côté qui nous libère d’une vision duelle, nous ouvre à tout, avec jubilation. C’était comme une revanche contre les canons du Beau, une exploration en territoire sauvage. Est-ce cela aussi qui rend la poésie si propice à la révolte, armée de sa « licence poétique », subvertissant le langage pour dire une autre vérité?

Et pourtant, pour moi les couleurs de Rimbaud n’étaient pas les miennes : A était (et reste) jaune pâle, E bleu nattier, I noir, O presque blanc, U gris clair. Tout comme B est bleu gris foncé, C rouge grenat, D vert printemps…etc. Tout comme 1 est un petit garçon à l’identité indistincte, mais qui a beaucoup de présence, 2 une fillette vêtue de jaune , 3 un garçonnet bleu pas très sage, 4 une jeune fille orange pâle, 5 une femme d’âge mûr autoritaire, rouge sombre…etc.

Un jour, je suis tombée sur un texte qui parlait de la synesthésie, j’ai découvert avec étonnement qu’elle n’était pas présente chez tout le monde, que même c’était relativement rare et que sa caractéristique, c’était la fixité des couleurs et des représentations, au cours de la vie. Un synesthète ne change jamais de couleur quand vous lui demandez celle d’une lettre ou d’un chiffre, parce qu’il les voit.

J’ai découvert aussi que dans mon cas c’était peu développé ; que d’autres personnes, par exemple, « voyaient » s’écrire en toutes lettres dans leur esprit tout ce qu’elles disaient ou entendaient ; que d’autres faisaient des liens avec d’autres sensorialités (piquant, doux, sucré, aigu ), ou visualisaient dans l’espace en trois dimension des opérations ou des listes ; d’autres encore avaient des capacités qui les amenaient constamment à personnifier des détails visuels, à bâtir des récits complexes à partir de ces représentations…et d’autres chez lesquelles tout ceci était envahissant, créant un écran, un monde qui les éloignait du monde commun.
Le monde des synesthètes, ils y tiennent, échangent entre eux, voire s’attribuent des capacités supra-normales. Ils ont souvent des capacités mnésiques importantes, comme si leur cerveau faisait sans cesse des liens mnémotechniques.
Et quels liens avec cette pratique si courante, si familière à la poésie : la métaphore ?

Ce qui me frappe c’est que cela apparaît à partir de figures abstraites, surtout celles dont on acquiert assez tard la maîtrise (chiffres, lettres). Celles dont on découvre le sens et l’utilisation à l’école et qui servent à structurer la pensée du côté de la maîtrise, plutôt que de l’imaginaire.
La synesthésie serait-elle une résistance de l’imaginaire à la domestication par l’abstrait, par l’apprentissage ?
Une résistance assez profonde et précoce pour s’inscrire au niveau cérébral, reliant de façon pérenne les aires sensorielles au cortex préfrontal ?

De mes leçons à l’école j’ai gardé des choses : la carte muette accrochée au tableau, les pleins et les déliés, le calcul mental. J’ai gardé les cours de vocabulaire, par exemple celui où nous avions cherché le nom de toutes les nuance de vert. Vert printemps, vert sapin, vert bouteille, vert anis, vert d’eau, vert véronèse, vert anglais, vert Nil, vert chartreuse.

Mon professeur d’anglais nous faisait apprendre « par coeur » des listes de vocabulaire : blueberry, raspberry, blackberry, gooseberry, strawberry, nut, hazelnut, wallnut, chesnut, horse chesnut…c’est ça aussi l’école : être comme un écureuil qui devant un noisetier abondant cueille et ramasse, engrange, fait des provisions pour plus tard. Les listes renvoient à la question de l’abondance, du rangement, des réserves.

Et en 6ème, le premier jour de classe, je revois la grande cour du lycée, la masse des élèves, le proviseur avec ses listes qui appelait : « 6ème 1 » et énumérait les noms. Je ne connaissais absolument personne et je regardais, pour trouver du courage, en haut à gauche de ma blouse, mon nom et mon prénom que ma mère avait brodés au point de tige.

L’inversion démoniaque II

par claire le 4 juillet, 2025

Je vais voir mon vieil ami Christian cet après-midi. Comme d’habitude on fera un tour dans le quartier de nos études, toutes ces rues tortueuses qui n’ont pas tant changé ; on fera quelques découvertes chez un libraire d’occasion, ou bien on affrontera le poudroiement des allées d’un parc. Et puis un peu fatigués on ira s’asseoir dans un café, au fond plutôt qu’en terrasse, et on sortira des feuillets, des petites revues de poètes obscurs et des trucs qu’on a écrits depuis la dernière fois.
C’est toujours un moment stimulant, parce qu’on a des goûts assez proches bien qu’un peu différents, et qu’on se comprend 5 sur 5 dans les réflexions qu’ils nous inspirent. Les critiques, les commentaires sur ce qu’on écrit, ce n’est jamais blessant ni énervant. Parce qu’on est amis et qu’on connaît le style de l’autre. Et puis parce que l’un et l’autre nous sommes convaincus que si le lecteur a un regard irremplaçable, éclairant les choses d’un autre côté, au final c’est l’auteur qui sait.
Réfléchir au côté philosophique de l’écriture, de la poésie, de l’art, c’est aussi la source de pérégrinations infinies. Comme deux voyageurs dans le même pays se retrouvent dans un même lieu, puis se perdent de vue, se revoient ailleurs et finissent dans la même auberge le soir. On est du genre à penser allusif, associatif, sagittal, et donc pas de choc d’egos, jamais d’argumentation pesante. Rien que du plaisir, le plaisir de penser à deux, jouer à saute-mouton ou se faire la courte échelle.

Aujourd’hui je lui fais lire le texte que je viens d’écrire à propos d’une photo de Brassaï, célèbre et fascinante : une photo de nuit de Paris : la ville éclairée de l’intérieur sur laquelle se penche un démon cornu aux yeux globuleux. J’ai écrit le texte très vite, la question du démoniaque me poursuit en ce moment. J’ai amené aussi la photo de Brassaï.

L’inversion démoniaque

Parfois la nuit d’un coup d’aile je rejoins les plus hautes flèches, me pose au bord du vide.
Je regarde plein d’une puissante satisfaction la ville en bas, les murs de la cathédrale (bien moins ancienne que moi) qui s’enfoncent dans l’obscurité. Je m’accoude près de cette statue grotesque qui me figure.

J’ai le souvenir de l’homme qui a sculpté ce démon, bouc-homme-oiseau. Qui avec tant de conscience l’a rendu si laid. J’enveloppe dans le fourreau de mes ailes mon corps parfait, ma beauté fascinante qui restera inchangée pendant la nuit des temps, quand les pierres de l’édifice, quand la statue elle-même, dissoute par les éléments, aura rejoint le sable des mers.

Mais je protégerai autant que possible l’espèce qui l’a construite, mes chéris qui me rendent siècle après siècle un culte si constant, me vouent une si parfaite fidélité.
Oui, le sculpteur, je le regardais faire, je voyais la répulsion sur son visage, la terreur de l’enfer qu’on lui avait décrit et qu’il essayait de graver dans la pierre. Avec tant de bonne volonté, tant d’élan vers le Bien, vers l’Autre, celui qui prétend avoir tout créé.
Au moment même où il sculptait cette image destinée à l’édification des fidèles, je savais combien il était à moi, comment le soir il rentrerait chez lui, et se livrerait à tous ses péchés, à ses haines.

O mon double contrefait, avec cette expression désolée et niaise, cet air de benêt mélancolique. Ton nez crochu, tes yeux globuleux, les cornes qui surplombent un front
absent, et ton accroupissement pensif. Tu n’as de commun avec moi que les ailes.

La beauté, elle est tout en dessous, dans cette ville grande comme une mer, noire comme la nuit qui la recouvre et lui répond ; mais éclairée de l’intérieur par le tracé phosphorescent de ses rues. Quelle beauté, oui ! Créée par mes créatures, leur ingéniosité sans limite, leur besoin de jouir, encore et encore. On m’a appelé Lucifer, Celui-qui-porte-la lumière. Le plus beau et le plus sage des anges. Et la lumière, c’est vers le bas, tout au fond que je l’ai emportée, dans les ténèbres où j’ai été précipité.
Elle étincelle dès le soir, habitée des cris de la vie humaine, et je la contemple. Le ciel n’est que ténèbres, et l’Autre, de là-haut aussi regarde, et il mesure l’étendue de sa défaite.

Je suis celui qui règne sur le monde inversé, celui qui s’appuie sur le courant lumineux du désir, au sein de la noirceur des âmes. La ville est à moi et la cathédrale le dit bien, vaisseau dérisoire de la ferveur angoissée, de la culpabilité sans remède. Elle tente de régner par la peur, la contrition et la soumission. Je règne par le désir, la révolte et la beauté vraie, libérée de toute morale.

Il lit attentivement, regarde l’image, sourit.
– Pas mal, pas mal, mais il y a un petit détail : tu as omis d’aller interroger l’archange Wikipedia et l’archange Google sur cette statue, je crois .
– ?
– Ils t’auraient raconté comment Viollet Le Duc, trouvant la cathédrale insuffisamment habitée, a décidé d’ajouter sur la galerie au-dessous des tours, et dans d’autres emplacements, des statues de chimères, inspirées par toutes sortes de sources. Comment il les a dessinées, fait sculpter, et installées là.
– Et donc le sculpteur de mon démon accroupi n’a rien d’un homme du Moyen Age, il était installé dans un atelier du XIXème siècle, le nez sur un dessin du génial architecte.
– Exactement.

– Je t’ai dit à quel point je déteste le style néogothique ?

– Eh oui, je sais bien. Je sais même pourquoi, tu me l’as assez dit.
Tu détestes que des « artistes », refusant de regarder le monde dans lequel ils vivent et d’en témoigner, préfèrent s’inspirer de belles histoires qu’ils se racontent à propos d’un passé à moitié fantasmé, et imitent (toujours sottement) les formes créées à cet époque par les artistes qui, eux, étaient en accord avec leur monde.

– Oui, c’est pourquoi cet art est toujours mort, et faux. Mais, je vais te dire : c’est la fausseté de leur attitude envers la vie que je ressens, l’exaltation romantique dans ce qu’elle a de surjoué, de narcissique, une exaltation qui sert à se regarder s’exaltant, à jouer au génie sans respect réel pour l’art, à vibrer sur un passé enjolivé.
Comme ces gens riches qui faisaient démolir des bâtiments anciens pour pouvoir admirer des ruines au crépuscule.
Et bien entendu, comme rien n’a de succès plus que la fausseté, entraînant l’admiration niaise et générale des bourgeois bêlants.

– Eh, tu es en colère !

– Oui, parce que tu vois, l’inversion démoniaque elle est là aussi aujourd’hui, et elle n’a jamais été plus forte et puissante que maintenant. Le faux se transmet comme une traînée de poudre, la vérité n’a plus trop bonne presse et la pensée non plus, la dérision érode tout.
Jouir, vibrer, sur n’importe quoi, le bling bling, le paraître, le veau d’or, le divertissement.
Et le meurtre, partout, sur les écrans et dans les villes détruites, tuer hors de toute règle, les plus faibles d’abord.
Lucifer je le vois bien encore, à côté de la statue, la nuit, avec son rire silencieux devant notre monde…Comme il devait bien rire devant celui de Viollet Le Duc, artiste soucieux de laisser son nom, sa petite trace baveuse sur la pierre d’une cathédrale, de l’arranger à son goût et à celui des financiers de son siècle, engraissés de la misère.

– Oui, mais l’art est plein de malice et de détours. Regarde comment BrasaÏ a pu faire cette photo sublime, à partir de la statue fausse. Et même ton texte, l’inspiration, c’est beau à vivre.
C’est comme un mille-feuille
– On peut faire du vrai avec du faux, c’est ce que tu dis.
– Eh oui, faire de l’Ange avec de la Bête…c’est ça l’aventure.

On regarde maintenant une série de photos contemporaines retravaillées, dans lesquelles des éclats de lumière et des traits redessinés donnent le sentiment d’un huis-clos secret, inquiétant, abstrait.
Puis il me montre le début d’une nouvelle qu’il écrit, qui se passe en Sardaigne, dans le coin le plus agricole et protégé du tourisme, qu’il a visité cet été.

Et puis je reviens à mon texte, à mes réflexions sur les siècles qu’a (ou n’a pas) traversés la Stryge, et au cheminement du démoniaque :
– Finalement, quand on pense à ce qui a accompagné cette statue, dans la réalité et dans l’imaginaire, je me dis que Trump et compagnie, tous ces petits roitelets de l’apparence, et tous les magiciens de la pub avec leurs faux sentiments, ils n’iront pas bien loin. Parce qu’il leur manque un outil dans leurs mensonges : l’idéal.
Le mensonge qui a duré le plus longtemps, qui a fait le plus de morts et qui a formaté le plus puissamment l’esprit des gens, c’est la religion. Et ça dure encore. Pour asservir les gens il faut de l’idéal, de l’Infiniment Ceci et de l’Infiniment Cela. Et l’autre qui a eu quand même une belle carrière : le marxisme, c’est aussi sur l’idéal qu’il s’est construit et appuyé.
Penser le démoniaque, c’est voir comment il est mélangé, inextricablement, à l’idéal….Et voir comment l’art à sa manière rend compte de ce mélange, l’éclaire autrement, nous aide peut-être à nous en débrouiller, à rester libres.

– Je crois que tu es en train de te construire ton petit idéal à toi. Viollet Le Duc était sûrement dans le même genre de ressenti. On triche tous, et toi la première, c’est pour ça que la tricherie te met en colère.

Je le regarde, il y a une sorte d’irritation atténuée dans son regard, dans sa voix.
– Et toi ?
– Moi ce qui me met en colère c’est la nature. Je crois que jamais l’homme n’arrivera à s’arrêter de la détruire et que ce qui semblait cycles se révèle continuum, jusqu’au désert. Les cycles c’est ce qui me permettait de vivre, d’espérer. Il va falloir mourir et rien ne nous sauvera. Même Lucifer se dissout dans cela, il n’y a rien à combattre.

La pluie s’est arrêtée, le trottoir est mouillé, les marronniers sont presque en fleur, on sort, on reçoit des gouttes sur le front « comme un vin de vigueur ».
– Bon, si on allait voir Notre Dame, je n’y suis pas entré depuis la reconstruction, il y a moins de monde maintenant.- Ok, allons saluer Marie, La Stryge, Viollet Le Duc et les pompiers héroïques.

collages

par claire le 1 juillet, 2025

Faro, avril 2019 : le musée municipal

Un musée charmant, dans un ancien monastère, et au dernier étage, dédié à la peinture contemporaine, une toile représentant un taureau sombre, dans une ruelle sombre, montante, méditerranéenne. Il semble que c’est le crépuscule ou même la nuit.
Une faible lumière coule sur le pelage de l’animal, tourné vers le spectateur (vers le peintre ). Les yeux ne sont pas figurés, et c’est ce qui est troublant ; les cornes très dessinées, la silhouette toute entière plus pressentie que vue, elle se fond dans les murs qui l’entourent. Derrière on devine des arcades plus claires ; la rue est déserte. Il y a une impressionnante sensation d’immobilité, vaguement menaçante.
Le tableau est de Carlos Filipe Porfirio et s’appelle sobrement « Touro preto (taureau noir )».

Juste à côté une autre toile de lui intitulée « Berradeira Zorra » représente une figure assez terrifiante, un quadrupède à l’expression haineuse, aux oreilles dressées, qui baigne elle aussi dans une pénombre.
Ces deux toiles m’ont laissé un fort souvenir.

La légende de la Berradeira Zorra.
La Berradeira Zorra, également connue sous le nom de Zorra d’Odelouca (d’après le lieu où elle aurait vécu), est une créature mythologique nationale célèbre en Algarve. Son apparence physique, qui diffère considérablement selon les versions consultées, n’est pas toujours très claire. Cependant, son nom seul laisse penser qu’il s’agissait d’une sorte de vieux renard doté de mystérieux pouvoirs magiques et/ou capable de prendre différentes formes. Cependant, ce qui rend cette légende particulièrement intéressante, c’est qu’il existe plusieurs versions qui nous en racontent l’origine ! La légende de la Berradeira Zorra ou d’Odelouca. À cet égard, une première version de l’origine de cette Berradeira Zorra se contente d’affirmer qu’il s’agit d’un esprit démoniaque. Une seconde version, qui la relie aux Mouras enchantées, affirme qu’il s’agissait à l’origine d’une jeune femme maure, mais qu’elle a fini par offenser chrétiens et musulmans (d’une manière qui n’est pas tout à fait claire), en guise de punition divine, elle a été transformée en cette créature. Un troisième, et probablement le plus célèbre de tous, raconte qu’il s’agissait d’un être humain ayant commis de nombreux actes maléfiques au cours de sa vie, sans jamais manifester le moindre remords, notamment en modifiant les limites du territoire (autrefois marquées par des pierres spéciales et donc relativement faciles à modifier). Mais quelle que soit son origine, le Zorra Berradeira était une créature redoutable, capable, au minimum, de rendre fou quiconque entendait ses cris, et dans le pire des cas, de provoquer sa propre mort. D’ailleurs, nous n’avons trouvé aucune trace de quelqu’un l’ayant affronté ou vaincu avec succès. Vit-il encore en Algarve, dans la région de Ribeira de Odelouca ? Si un lecteur originaire de la région en question l’a entendu, n’hésitez pas à laisser votre témoignage ci-dessous ; cela vaut toujours la peine d’essayer ! Un dernier point… si l’on pense que ce Zorra de Odelouca était à l’origine une espèce de renard, il présente plusieurs points communs avec des créatures comme le Huli Jing chinois. Serait-ce intentionnel ? L’histoire de cette créature aurait-elle pu arriver d’Orient au Portugal, à l’époque des Grandes Découvertes ? Nous n’avons jamais vu d’étude sur le sujet, mais pour les plus patients, il serait intéressant d’étudier l’origine de cette légende. Il est cependant probable qu’il s’agisse d’une histoire orale, dont les racines sont depuis longtemps perdues, et il est donc très difficile d’en tirer des conclusions quant à sa véritable genèse. Cette obsession pour les renards pourrait n’être qu’une coïncidence, liée à la façon presque magique dont ils disparaissent dans les nombreux endroits où ils vivent…

Amiens, mai 2025 : le musée de Picardie.

Je suis de retour ici, dans la ville où j’ai vécu 25 ans, élevé mes enfants, travaillé. Je viens de retrouver mes amis pour une fête de départ à la retraite. Le temps déroule sa toile, tout change et tout est pourtant présent, vivant, avec des superpositions de souvenirs à chaque coin de rue. J’ai une matinée de liberté, je vais visiter le musée de Picardie – très beau maintenant – je me promène dans les différents étages ; il n’y a presque que des enfants, avec leurs enseignants : leur gaieté rebondit dans les grandes salles. Je suis dans un état particulier, assez rare, de disponibilité, de calme.
J’ai photographié une très grande toile (six mètres sur quatre), qui s’intitule « Lady Godiva ». La légende raconte que cette noble dame anglaise, émue de voir les habitants de sa ville écrasés par les impôts, plaide leur cause auprès de son époux, qui la met au défi de traverser la ville, nue sur un cheval. La scène est représentée avec le maniérisme de son époque, le long corps nu de la jeune femme éclairant de sa blancheur une rue sombre dont toutes les fenêtres sont closes. La légende raconte que tous les habitants, par solidarité avec leur dame, ont fermé leurs volets…sauf un, qui jette un coup d’oeil et devient aussitôt aveugle.
L’audace de cette chaste (?) nudité frappe l’esprit. On se demande de quel genre était le mari…une des versions de la légende raconte que c’était lui le voyeur.
Cette toile de Jules Lefebvre – me dit un ami – a connu des fortunes diverses, certains conservateurs allergiques au style un peu daté (1890), ou offusqués de l’érotisme sacrificiel qu’elle évoque, l’ont renvoyée deux fois aux sous-sols, où elle a été deux fois redécouverte, restaurée, ré-exposée.
La scène m’a soudain rappelé le tableau de Faro, le taureau noir dans la ruelle, à cause de l’atmosphère silencieuse et pesante, de la rue morte, à cause aussi de la pâleur centrale, cernée d’obscurité.

Amiens , avril 1999 : le tueur des trains.

Mes enfants vont à l’école rue Jules Lefebvre (dont je n’avais pas trop cherché à connaître l’identité à l’époque). C’est une petite rue, une petite école tout près de chez nous, dans le quartier Beauvais. Les enfants viennent de milieux très variés, bourgeoisie un peu guindée d’Henriville, enfants de « la Fosse au lait » (un quartier où sont toujours habitées les maisonnettes précaires construites en urgence après la guerre), enfants de femmes africaines réfugiées dans un foyer tout proche, jeunes familles qui ont acheté une maison amiénoise avec son petit jardin à l’arrière…
En bas de la rue de l’école il y a un petit bar où vient souvent Sid Ahmed Rezala, dont une habituée dira : « Je disais toujours qu’Ahmed il était trop gentil, qu’il se ferait toujours marcher dessus ». Juste en face de l’école, dans une maison amiénoise dont il occupe un étage, il a invité – et tué – une de ses victimes, une jeune femme, dont il a caché le corps dans la cave à charbon. Les enfants passent et repassent devant le soupirail, avec leurs parents, petit monde paisible.
Quand on apprend l’histoire, après qu’il soit parti dans une cavale meurtrière, on a un peu peur, rétrospectivement, on regarde à la dérobée le soupirail où le drame a eu lieu. La mort est là, dans l’ouverture, au ras du trottoir.
Il y a quelque chose de tragique dans l’histoire de cet homme, violé à 9 ans par un groupe d’hommes en Algérie, longtemps enfermé dans le silence, et qui raconte avoir l’impression dans les moments de passage à l’acte, d’assister impuissant à ce qui arrive. Il se suicide en janvier 2000 à Lisbonne, où il a été arrêté, emprisonné, avant son extradition.
Je me souviens qu’il y avais quelque chose de très particulier autour de cette histoire, parce que les journaux le suivait à la trace dans sa fuite destructrice : de train en train, de ville en ville, de pays en pays. Les trains toujours…où il ne payait jamais, où il avait été verbalisé un très grand nombre de fois avant de commencer à tuer, où il rencontrait des jeunes filles.
Les femmes seules dans les trains avaient peur. Ca n’a duré que quelques semaines.

Toulon juin 2025 : drôle de travail de notre esprit, comme un collage.
Deux musées ; trois toiles vaguement ressemblantes, à cause de l’obscurité de la scène dépeinte, de la lumière ; trois animaux.
Ce taureau sans yeux qui nous regarde, cette femme nue qui ne doit pas être regardée, et pourtant offerte à la vue de tous. Deux noms de peintres, une toile montrée/cachée, des villes. Deux légendes qui disent quelque chose de dérangeant, une honte fièrement assumée, un destin haineux sans échappatoire.
Et la vie qu’on a vécue, encore pleine de sève.
Quel drôle de travail fait l’esprit humain autour de son histoire, des histoires, des images. Ces fils d’Ariane qui nous conduisent au milieu des choses enfouies, ces sinuosités, ces pensées erratiques, ces questions qui planent, et notre vie naviguant un peu au hasard des coïncidences.