mouvements
par claire le 24 octobre, 2013
tout semble arrêté ce matin
le jardin baigne dans le blanc de la brume
les fleurs et les plantes,
l’immobilité des herbes hautes où seule
tombe une olive.
pourtant dans une déchirure, entre soudain le soleil
voir – voir l’éclat intense
des couleurs trempées.
écouter dans ta voiture cette musique qui dit
exactement ce qu’on sent au fond de soi.
et retenir le volant d’une main ferme
dans les trois-quarts de tour
du carrefour.
une villégiature
par claire le 14 octobre, 2013
Je revois ce moment de repos
d’une heure.
la buée sur les baies vitrées, le fleuve invisible.
la grande pièce déserte
des gens – pourtant – derrière un poteau.
Quelques mots, un regard qui part aux confins d’un pays boueux et sauvage, rêvé
et l’autre regard gris, comme les mouvements vagues d’un poisson sous la glace
le thé qui fume dans une tasse blanche.
tous les verts, tous les gris qui s’étaient rencontrés
ce jour-là sous la pluie douce mais déterminée
toutes les formes d’eau, vapeurs, coulures, lumières assourdies, transparences
et flaques sur le chemin le long du fleuve lent et plat
sensations comme des doigts d’enfant glissant sur le visage
entre les cheveux,
dans les vêtements même, alourdis.
L’impression d’une fin de quelque chose, d’une fin d’après-midi ou de soirée, un peu comme un lit dans lequel on se glisse avec une grande attention à la fatigue, aux muscles détendus, à l’obscurité.
comme une lame de temps consacré à la liberté.
rêve des horaires illisibles
par claire le 23 septembre, 2013
Je suis dans une sorte de camp d’adolescents, ou d’enfants. J’y ai été accueillie moi-même autrefois, maintenant je fais partie de l’équipe des moniteurs. Je me sens chez moi dans cet endroit, à cause de tous les étés que j’y ai passé, depuis tant d’années.
Je range des vêtements, dans un grand dortoir désert au plafond très bas et je vois entrer par la porte du fond le directeur, un homme jeune qui tient un seau et une serpillière. Il vient vers moi et aimablement mais fermement commence à me faire des reproches : » Tu te conduis encore comme si tu faisais partie des enfants. Tout le monde ici participe aux frais, met un billet de 20 euros dans le pot commun de temps à autre, mais toi tu ne le fais jamais ». Effectivement l’idée ne m’en a même pas traversé l’esprit puisque j’y travaille, mais je suis très gênée. Dès qu’il est sorti je me dépêche d’aller mettre de l’argent, mais j’ai l’impression que tout le monde m’a jugée depuis longtemps sans rien me dire. Mon sentiment d’avoir ma place dans le groupe des adultes a disparu, et je n’ai qu’une envie : partir.
Le rêve change de lieu : je suis dans une grande maison familiale, je dois prendre le train pour rejoindre, avant le lendemain matin, un autre camp qui se trouve dans les montagnes, un endroit connu pour son fromage et ses pâturages. La beauté célèbre de l’endroit m’attire, mais je n’ai plus aucune envie de travailler avec ces gens. Pourtant il le faut, je ne peux pas les laisser avec une équipe réduite les premiers jours, ceux où on installe et organise tout.
On me conduit à la gare. C’est difficile de trouver une place pour la voiture, alors je descends pour aller prendre les billets, deux personnes de ma famille doivent m’accompagner. La gare est ancienne et tout est vieillot à l’intérieur, les horloges, les quais, les panneaux d’affichages mécaniques, compliqués et incompréhensibles. Nous devons prendre un train pour Toulouse (ou pour l’Espagne ?). Je prends des fiches horaires, mais les caractères sont si petits que je n’arrive pas à les lire. Je les tends au conducteur de la voiture qui m’a rejoint, lui non plus n’y voit rien. Deux employés sont aux guichets mais parlent entre eux et quand je viens leur demander des renseignements ils ne me regardent même pas. Péniblement, je déchiffre les fiches. C’est exactement l’heure du dernier train, alors je me précipite et il démarre. Je cherche des yeux sur le quai ceux qui m’accompagnaient, je ne les vois plus……comment descendre maintenant ? Et je réalise que ce n’est pas dans cette direction mais dans les Alpes que je dois aller. Je ne pourrai plus y être à temps.
J’ai réussi à descendre, je marche sur le quai, j’attends le bon train. Le temps est couvert, pas d’ombre, tout semble sans relief sous le ciel blanc. Plus loin, il n’y a plus de quai, on peut s’asseoir le long du grillage. Et plus loin encore, le long des voies, se trouvent des petits groupes de femmes, accompagnées d’hommes mauvais, qui cherchent à les vendre comme prostituées – des femmes africaines. Ces hommes me font peur mais je vais quand même leur parler, je me dis qu’on ne peut pas leur laisser croire que personne ne voit rien. Je me moque : « alors, ça marche votre petit commerce ? ». Ils ne réagissent pas.
Je remarque surtout une femme grande et musclée, sa peau semble frottée de cendres. Elle a la tête baissée, on a relevé ses cheveux frisés pour découvrir, sur sa nuque, sa vulve noire offerte aux regards. Elle est parfaitement immobile, le visage invisible, dénudée et honteusement silencieuse devant tous.
Tu fais comme si le temps ne passait pas
comme s’il pouvait s’enrouler –
tu campes dans ton adolescence éternelle,
sa douce naïveté qui ne doit rien, non rien à personne
or quelque chose se coince presque toujours
dans tes glissements,
la réalité ne se laisse pas séduire
l’horloge chantonne
planant dans une lumière de passé
où personne n’est là.
……courant toujours, coupable et bête
après le juste train
tu t’arrêtes hors d’haleine
en bordure de voie.
la lumière s’est figée
c’est comme une éclipse
qui entame le soleil.
tu te tournes et derrière toi
tu vois cette statue de toi-même
souillée de terre, dénudée.
(Fin du cycle des rêves)
lieux (3)
par claire le 13 septembre, 2013
cette maison est au fond d’une friche
en contrebas du grand boulevard
construction des années soixante
crépis gris portes béantes.
cette maison a des carreaux cassés
où se reflète l’éclat des phares
dessin en creux d’étoiles noires
dans les lumières glissantes.
dans cette maison où j’ose entrer
après la traversée des herbes
le seuil est le lieu du désir
l’intérieur celui de l’ombre.
entrer pourtant – faire le pas
et dans l’obscurité froide
les yeux en repos, enfin voir.
car rien ne bouge, ne bougera.
rêve de la route et du mobile perdus
par claire le 10 septembre, 2013
Je dois à nouveau, après des années d’absence, allez travailler au CMP de D. , à une dizaine de kilomètres de l’endroit où je me trouve : j’ai des rendez-vous prévus à partir de 14 h.
Ma fille et un ami sont là, ils ont aussi une voiture et veulent visiter D., je leur propose de me suivre. La ville où nous nous trouvons est d’un plan compliqué, et je me rends compte que je l’ai oublié, bien que j’y aie vécu longtemps. Il y a peu de panneaux indicateurs, les rues sont sinueuses, beaucoup de jardins…. et j’ai oublié comment on la quitte pour aller à D.
Une première tentative m’amène dans un chemin de terre, il est évident que je me suis trompée (j’ai suivi les pancartes, mais je me souviens vaguement qu’il fallait d’abord aller en direction d’un village qu’on traversait, pour rejoindre ensuite la route principale). Deux noms me reviennent, je ne sais plus trop. Tout en roulant, je me rends compte que j’ai « perdu » ma fille et son ami depuis longtemps avec mes demi-tours successifs, et – avec anxiété – que je ne pourrai pas être à l’heure pour le premier rendez-vous. La route étroite, sans indications, traverse un paysage picard aux tons dorés et terreux, un peu sombre, une campagne profonde dans l’ humidité d’un début d’automne.
Je m’arrête devant une maison pour demander mon chemin. Il y a là une femme compréhensive, qui me donne accès à un ordinateur dans la chambre d’une adolescente, mais je suis de plus en plus anxieuse et confuse. Je voudrais appeler le centre, et aussi ma fille pour savoir où ils sont, leur donner les indications. Je m’aperçois alors que j’ai perdu mon portable, ce qui est tout à fait sidérant parce que je l’avais dans la main en entrant, je ne peux comprendre où je l’ai mis, il y a pourtant très peu d’endroits possibles, seulement le désordre sur le bureau. J’ai l’impression d’être envahie de stupidité et de honte, prise dans l’hostilité perverse des objets. Au bout d’un moment je le retrouve enfin, après de nombreuses vérifications : il a glissé verticalement, noir, brillant et mince, dans un tiroir. J’appelle le CMP, je leur demande de prévenir les gens du premier rendez-vous de ne pas venir….ils ne sont sans doute pas encore partis de chez eux. J’espère être à l’heure pour le second. Je me demande pourquoi je suis aussi angoissée, il n’y a pourtant rien de très grave dans tout ça.
quand on revient sur ses pas
on voit ce qu’on a aimé
on voit combien c’était inconnu
hachuré, ambré
mêlé.
la ville connue se défait comme un chignon,
écroule ses rues sur les arbres et les herbes,
ses voies s’ouvrent, coupures,
à chaque tournant.
et la peur vient :
– d’être perdu
d’avoir par sa faute perdu –
tout ce qui nous tient à l’abri
d’un Monde cru.
aller en avant
sans noms ni appareils
sans heure – et séparé
de ceux qui comptent pour nous.
comment,
comment pourrions-nous faire encore
ces choses qui nous protégeaient
de notre inutilité ?
lieux (2)
par claire le 30 août, 2013
tu tiens ton grand manteau au dessus de ta tête
comme une montagne aux deux versants inclinés
tu baisses les yeux sous la grande lumière
qui nacre le mur derrière toi, si blanc
vibre mauve dans le ciel
et teinte de feu l’autre montagne
au loin, nue.
on voudrait baigner dans cette lumière immense
atteindre, après deux jours de marche
la montagne qui ne porte absolument rien d’humain
et rester, rester dans la lumière sans pitié, clémente.
mais on s’invite sous ton manteau
– on prend aussi de l’ombre.
lieux (1)
par claire le 30 août, 2013
On vivrait dans une maison mal foutue
posée au centre d’un grand terrain.
buissons d’aubépines partout
aux gouttes de sang rouge et noir en automne
et herses d’herbe couchée, mêlée de foin
orties aussi, lourdes de graines,
comme lances chinoises
comme prêtes à ensemencer la Terre, tout envahir ?
et la terre tassée, elle-même, irrégulière
ses chemins qui font un réseau
entre des fourrés laissés à leur liberté
rien ne serait fini vraiment
rien ne serait fait pour se voir
être vu, ou montré
sauf, en haut du mur de parpaings
la seule belle chose :
ces deux chiens,
de muscles et de poils et leur violente voix
saisissant saluant le passant.
Rêve des rosiers sous l’eau
par claire le 29 août, 2013
C’est une institution qui reçoit des enfants, avec une équipe de jeunes femmes gentilles et gaies, dont je suis responsable. Les parents amènent leurs enfants dans une première pièce, vitrée dans sa partie supérieure, et toute blanche. Un père accompagne son fils, il est très inquiet et veut s’occuper de tout, il est un peu irritant (mais je me dis que je peux le comprendre).
Il y a une autre très grande pièce, qui est aussi un jardin, et dont étrangement une partie est engloutie sous l’eau ; mais c’est plutôt comme si l’espace était divisé verticalement, moitié aérien d’un côté, moitié aquatique de l’autre, la limite qui les sépare est indistincte, progressive. Les rosiers le supportent très bien, on voit leurs roses de toutes les couleurs, modifiées par la transparence vert jade de l’eau, avec leurs pétales enroulés.
Dans la troisième pièce, le dortoir des bébés, sont installés à mi-hauteur des murs, dans un renfoncement, une série d’aquariums, dont l’un est beaucoup plus grand que les autres. Ils sont à sec, remplis de débris de plantes. Je dis aux jeunes femmes que ça ne fait pas bon effet, c’est un peu comme ces services chroniques d’hôpitaux qui sont dans l’immobilité, à moitié morts. Et puis pour les bébés c’est bien de voir des poissons qui bougent, leurs mouvements les intéressent, ils ne s’ennuient pas.
Je décide de nettoyer les aquariums, un des enfants du Centre veut m’aider, un petit garçon brun, très débrouillard, mais je refuse car je me dis que les aquariums pourraient se casser et il pourrait gravement se couper à ce verre lourd et tranchant.
Dans un coin du jardin se trouve aussi une sorte de mare trouble, dans laquelle on voit nager des animaux difficiles à identifier, un peu effrayants, blancs.
Dans le ciel au dessus, apparaît brusquement un aigle, qui rattrape au vol un autre oiseau et le saisit….mais quand il passe, on voit entre ses serres un petit hérisson encore vivant, dont ne dépassent que le museau pointu et les yeux brillants. Il n’a aucun moyen d’exprimer les émotions qu’il ressent, et c’est ce qui me semble le plus terrible, qui me saisit de pitié.
où vivent les enfants ?
ceux du premier âge
ceux qui sont confiés
et les grands
– entre maison et jardin.
l’eau de l’enfance
baigne toutes choses
autour d’eux, et leurs couleurs
nous les voyons aussi.
nos soins
centrés par leur fragilité
parce que leur douleur est un stylet
qui nous transperce
et derrière eux marchant
à leur pas
nous buvons le vin nouveau de leur treille
ces raisins qu’ils écrasent dans leurs mains
tendues et charnues comme des fleurs.
rêve de la maison de retraite
par claire le 2 août, 2013
la maison de retraite, par derrière, est bordée par une sorte de talus haut et nu, argileux. Je me tiens debout à une porte, il pleut, et je me rends compte soudain que ce talus paraît creux, fissuré, et qu’il ondule, comme si quelque chose s’y déplaçait. Je suis inquiète : au delà de ce talus, je sais que se trouve le zoo. Soudain la surface du sol crève, et apparaît un crocodile qui rampe et disparaît aussitôt, couvert de boue. La pluie tombe en effet en rideau serré, et l’espace situé au delà du talus n’est qu’une fondrière trempée, pleine de traces de petits pas, ou de petites pattes. Je dois pourtant absolument la traverser, avec quelqu’un de plus fragile, qui ne peut aller vite. On me dit que dernièrement un enfant a été dévoré ici par un des crocodiles, qui se sont échappés de leur enclos, car le zoo périclite et il y a une grande négligence. Je suis d’autant plus indignée que je sais que ce sont des gens pauvres qui vivent là, et que la mort d’un enfant de cet endroit ne choque guère. Je parviens quand même à traverser l’espace dangereux, en courant presque, sous la pluie, avec la personne qui m’accompagne. On atteint un parking où des amis nous attendent.
les monstres des rêves
– les dévorations latentes –
de là où nous fûmes jetés
et rangés
nous regardons tomber la pluie
à l’abri d’un avant-toit.
la gueule profonde et rose
du petit crocodile en plastique
bordée d’un feston de dents
la terre comme un terrier, un tube boueux
d’où jaillit sous la pluie battante
ce qui fut si longtemps enfermé
rangé.
il faudra, il faudra bien traverser.
vieillir fatigue
par claire le 1 août, 2013
(à Cesare Pavese)
nulle dérive n’écarte plus les navires
des lignes tracées dans la matière salée de l’eau
l’artifice ne fait plus illusion, nul baiser ne révèle
dans la nuit du trou de l’oreille
ce qui viendrait retourner l’histoire
comme un gant.
entre les pommiers dont tu connais chaque fourche
le parfum de cire froide en automne
passe le regard.
– et puis –
devant les livres dressés sur les gondoles des hypermarchés
les fillettes qui semblent se dandiner sur leurs escalators
les foules et les pensées parasites
habitant l’esprit dans la lumière du jour
ou l’intimité de la nuit
grinçant crissant, craies impures
tu sens monter la fatigue
de toi et du monde.