Claire Ceira

appuis

par claire le 14 octobre, 2014

des mots (écrits) forment deux phrases brèves
qui reposent les fondations
vous donnent une poussée en arrière.

et quelque chose se réchauffe, circule
entre les parois intérieures du thorax
dans la haute cheminée imaginaire
du médiastin.

le pouvoir des mots, c’est la voix interne
(ce n’est pas soi)
c’est une voix qui est entrée
par la fente des yeux lisant
on a senti la couleur
envahir tout l’ovale du blanc
et la forme obscure des cils, comme lisière
a bordé, protégé
l’entrée, l’arrivée des mots.

on est appuyé
aux surfaces verticales
alentour et vraiment assis
par les mots – par leur sens.

comme un manège
a besoin d’un socle stable pour tourner
tourner et révéler tout
alentour

mais aucun vertige, ces mots vous ont rendu stable
et ainsi on peut tourner et tout voir…
une lumière qui contient les couleurs coule, les couleurs vues en naissant.

c’est l’effet que font les mots
disant quelque chose d’inconnu
quand ils ont été écrits puis lus
et qu’on les sent
exactement tels qu’ils devaient être.

films

par claire le 22 août, 2014

Voir des lions attaquer des gens n’est pas sans risque, pas sans brouillage. Ni voir des animaux dans leur coït sous des rires de femmes, ni voir le serpent vomir un chien mort. Tu n’es pas indemne de ce que tu as choisi dans le catalogue. Et ton âme n’est plus cette nappe liquide, qui s’enfonçait toujours sous un ciel nocturne.

Tu ne retrouves plus le geste qu’il avait dans le rêve, de lisser ses cheveux trempés et il n’est plus – n’a pas été – ni dans le passé ni dans un autre pays, ce compagnon muet.
Pourtant le jour naissant fut comme un cocon, où le rêve battait encore, lent, son récit : une plage de l’hémisphère sud, une fête, une nuit longue où errent en groupe ceux que l’amour lâche et serre, une fausse liberté. Trop de cris aigus dans des auto-tamponneuses, tu n’aimais pas ce qu’ils faisaient, le petit vent de dépravation imposée.
Le deuil de tous ceux qui lissent ainsi, d’un geste machinal, leur chevelure en arrière, c’est la couleur de cette nuit, brune et chaude, où s’enfonce la lame presque invisible de la mer. Moiteurs, vagues éclairs au loin, fêtes dépassées.

On voit s’éloigner sans bruit les fauves, dans l’obscurité, renonçant…..
qui commande
ce renoncement au spasme de la lutte, de l’égorgement
ce départ ?

Tout marche de ce pas souple vers sa dissolution, et toi qui cherchais encore à saisir le rêve
tu vois s’éteindre lentement son sens, comme balancement d’une queue qui disparaît
dans l’indifférence.

deux photos

par claire le 13 juillet, 2014

Il y a une colonne
qui supporte une galerie couverte
une cour dallée – un arc en plein cintre.
une fillette floue
tournée de l’autre côté
lève le bras.

Tout ce qui était là, dans la lumière fossile du jour
a déjà disparu quand tu revois la photo
mais l’architecture et la paroi des vitres,
d’où coulait vers l’intérieur cette lumière de fin de journée
(membrane transparente qui définit l’intérieur)
persistent sans doute,
existent encore.

la cour n’est pas isolée vraiment
il y a un passage…
et naît l’histoire
de la fillette floue et de son petit chien
qu’elle était allée promener
par les rues intimes de sa ville
vers cette cour,
passant sous l’arc en plein cintre.

ville où auraient peut-être vécu
ses grand-parents paternels
depuis les années soixante.

Il leur arrivait alors
de passer une heure calme
dans ce qui était encore un café
assis à parler dans la pièce sombre

et tout en parlant ils regardaient dehors
c’était – qui sait ? – le printemps,
fixant sans le voir
l’espace exact où se tiendraient
quarante ans plus tard leur petite-fille
et son chien roux.

°°°°°°°°°°°°°°


Il y a une épaisse colonne
qui supporte la galerie, une cour
dallée, un arc en plein cintre

un punk avec son chien – flou
est tourné de l’autre côté
il lève à demi le bras.

Beaucoup de ce qui était là
dans la lumière fossile du jour
a déjà disparu quand tu regardes
mais la paroi fragile des vitres
d’où coulait vers l’intérieur
la lumière de fin de journée
(membrane transparente entre dedans et dehors)
elle persiste sans doute, elle existe.

La cour n’est pas vraiment isolée
on y entre par un passage
étroit depuis la rue – l’impression
d’intimité est pourtant là, sensible.

On peut même construire une histoire
du garçon et de son chien
qui auraient erré tout le jour
par les rues de cette ville
jusqu’à la cour retirée tranquille
qu’il ne connaissait pas, passant
sous l’arc en plein cintre.

Ville où il le saurait, autrefois
auraient vécu ses grand-parents maternels
dès la fin des années soixante.

Passant jadis une fin de journée
derrière ces vitres, assis à parler
dans cette pièce qu’on devine,
qui était alors un vieux café,
et où il n’entrera jamais.

Tout en parlant ils auraient regardé
au dehors. Ce serait peut-être
le printemps…..fixant sans le voir
l’espace vide où se tiendraient
quarante ans plus tard, dérivants, leur
petit-fils ivre et son chien.

suite des surfaces

par claire le 7 juillet, 2014

1

c’est comme si j’avais vu les os du monde
quand le vent ne soufflait plus
debout au bord du plateau
au bord des dents de la falaise
– comme s’il avait pelé l’herbe, aspiré les lacs glacés
et arraché la chair des montagnes
pour l’adresser au ciel en poussière.

les grands os parlaient de la vie du monde
ceux des jambes comment sauter, les os du thorax comment respirer
et les splendeurs lumineuses des phalanges
comment tout saisir et tout retourner
je voyais tout
il suffisait d’attendre.

2

nous étions là les yeux ouverts
troublés, encore adaptés à l’eau
avec nos os de cartilage, la petite langue vivace et muette
dans cette identité de pénombre
tout était prêt
à s’inscrire.

eux se perdaient dans les miroirs
petits, convexes, entre nos paupières
ils nommaient prénommaient
leurs mots tombaient sous la surface
c’était comme un puits pour eux.

humains en métamorphose
nous étions leurs petits étions le contenu
depuis toujours attendu
de leurs bras du rêve.

3

errant sans but
à la fin d’une journée d’hiver
tu entres dans la cathédrale
de ton propre visage tu te mets en arrêt.

derrière les paupières luit le vitrail
la croix au fond sombre de la nef
repose, repose enfin le sauveur
que rien n’a sauvé.

reposent toutes les statues de bois
tête penchée
au-delà de l’attention.

certains sont là avec une lumière
dans la main
rouge.

4

sur ce bout de trottoir plus plane qu’ailleurs
ciment fraîchement lissé peu sali – sans effritement
l’enfant a vu les anfractuosités
dont il a fait les yeux
de son animal-moi

tout au fond est caché ce qu’on pourrait lui dire
lui murmurer ou même la simple pensée
qui échappe à tous
et reste
dans ses yeux las et sans défense

l’animal-moi est dans le trottoir
je le vois me voir tous les jours
en partant
à travers le matin gris.

5

dans quel sens il marche
dos tourné à la violente flèche
du soleil – ou guidé les yeux trop éblouis
il marche dans une cour bordée
de hauts immeubles au sol rainuré
la diagonale du soleil – le V de la flèche
ombre et lumière et ses noirs à lui
au bord du milieu.

(les poèmes 2 ; 3 ; 4 ; 5 ont été inspirés par des photographies de Pierre Anselmet)

fluo

par claire le 27 juin, 2014

Je suis mon trajet quotidien : avenues, ronds-points, petites maisons de guingois, l’auto-radio allumé avec Kid A et ses étranges trames, pensées qui marmonnent, vague irritation. Ce matin le ciel est blanc, mais irradie d’un soleil dissimulé, perle suspendue.
Dans la file des voitures qui me précèdent, je remarque au loin une barre de toit au bleu violet si improbable que je me demande s’il s’agit d’un accessoire lumineux. Et j’ai beau me rapprocher, il est tout à fait impossible d’être sûre : couleur ou fluorescence ? Je ne la rattrape pas. Mais, du coup, je suis aimantée par ces couleurs…. la jeune fille en imperméable beige, très brune, aux chaussures d’un rose si vif qu’on ne voit qu’elles : deux pieds qui trottent sur le bitume, devant la grisaille des murs….le vert magique, doré des euphorbes nouvelles, accrochées aux talus.
En arrivant au travail, ouvrant la portière, pénètre une suave odeur de fleurs. Je cherche.
Là-bas, sur l’auvent en plastique d’un petit pavillon, une glycine est en tout début de floraison, hésitant entre le gris et un mauve translucide de fée….le printemps méditerranéen.

2 fins, au choix

par claire le 16 juin, 2014

la nuit tombait vraiment.
elle marchait à côté de moi sans répondre
et j’étais si étreint de ce silence
envahi de ce que j’avais péniblement sorti de moi
de ce que j’avais réussi à dire
que je ne pouvais pas lever les yeux vers son visage.

elle était encore vêtue de noir, ce soir-là
comme tant de filles de son âge
la main blanche
les jambes perdues dans l’ombre qui monte
le sol se déroulait sous nos pas
gravier, herbes.

1

elle tirait brièvement sur sa cigarette,
tapotait la cendre, à sa manière
et j’ai soudain ressenti que c’était le dernier morceau de temps
qui existait entre nous
ce fin cylindre blanc
qui se consumait, sa braise rouge.

En approchant du perron
elle a écrasé le mégot sur le ciment rugueux
et monté les marches
sans un mot.


2

le sentier menait au bord d’une sorte de longue terrasse
la nuit remplissait tout l’espace au-dessous,
je suis resté en retrait du rebord, auquel elle s’accoudait.

le temps que nous avions passé ensemble, si long
ressemblait à cet espace sombre et profond
qu’elle surplombait
elle a tiré sur sa cigarette,
je voyais son profil éclairé brièvement,
puis elle a dit,
comme parlant à la nuit en bas :
« c’est pas si grave, non ? »

null

Le livre

par claire le 12 mai, 2014

la porte n’est pas fermée
laisse passer les sons
et aussi
vision étroite, furtive d’une épaule
d’un bras et sa main.
on n’entend que les bruits légers :
les mouvements du corps dans la pièce
un objet déplacé.

tu t’assieds
dans ce fauteuil à l’angle
dans la lumière de la fenêtre
qui donne sur un jardin.
lis-tu ? c’est le matin
la journée est comme une bulle offerte
où le temps ne s’écoule pas.
la lumière du matin de printemps
traverse les vitres, limpide
et baigne le livre blanc
ouvert sur ton genou.
je suis là, absente.

un esprit inconnu

par claire le 12 mai, 2014

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Limbes

par claire le 17 mars, 2014

1

parfois s’ouvrir – comme fait une écaille – dans des mains
paraître vraiment avec ses os, dans les lumières
qui balaient, en franges d’un bleu pers
– cils sur les yeux baissés –
le bord du tableau
violet et taché d’ocre

dans le silence, le long d’une main
dans l’eau
et sous la frange inférieure des arbres et leur ombre

…..

se voir maintenant détaché suivant un plan
qui monte et descend, celui des marées.
Je suis sur la plate-forme, perlée de vase,
ouverte comme un œil, béante
ouverte sur un dieu obscur
– dans l’oubli des heures, petite cellule
perdue sous l’œil du jour.

…..

Ayant renoncé aux os et aux coques, on voit bien clair tout ce qu’on a évité
ou perdu
on voit ce que jamais on ne voyait avant :
comment glisser du bord des pensées
ou des rives, pour s’évaporer.

être pareil à un enfant
sous le ciel blanc des pays durs.

2

quelque chose passe au bord des cimetières, que les enfants sentent.
ils ont leurs petits jeux, leurs pas sur le trajet, et suivent le bord du trottoir
où se tient un homme très grand – la lumière du soir glisse sur ses lunettes,
cachant ses yeux.
Les petits enfants n’ont pas de temps à perdre, un pied en haut
l’autre dans le caniveau mouillé
ils arrachent en passant des bouts de plastique
et glissent leur regard entre deux grilles,
glissent leurs joues entre le froid des tiges de fer,
l’eau coule sur les tiges noires.

l’homme pivote sur ses jambes, ne voit rien
de ce qui stagne ici au bord des grilles
sous leurs pointes et le long du ciment des tombes
ni le long des rameaux, des arbres nus, des écorces
il est perdu derrière ses lunettes (une seconde marquées d’or).

les enfants s’arrêtent
parlent entre eux un instant, puis partent.

3

on va ainsi, les yeux pris dans la beauté des lumières, dans le ciel comme une tapisserie pendue on a les yeux levés vers les arbres, leurs tiges fines, leurs rangées
comme des foules debout sur le fil de l’horizon, dans leur immobilité.

et je te retrouve toujours le long de la même route, soufflant sur la plaine, encore pris dans l’échange.
tu es comme une foule, venant depuis l’autre côté, dans des ondulations – passant le seuil.
martelant une pluie sur le toit de la véranda
tissé dans le fil du temps, dans les heurts des jours
tu t’introduis.

impression d’être couché sur le flanc – comme un navire s’étend sur le lit des sables
un navire étend ses jambes – dans son sommeil – laisse entrer
à travers chaque pertuis marqué de rouille le plasma des eaux (longues traces verticales, roux sur fond gris)
tu poses la main sur sa coque lasse.

l’eau-delà

par claire le 10 février, 2014

….comme je marchais sur l’eau, et qu’elle se froissait sous mes pieds
reflétant les remplissages de la nuit
j’allais très loin.

Traverser la pellicule
d’eau qui fine mouille l’horizon
ce n’était qu’une seconde.
Tous les pays du monde
avec leurs paysages absents et pourtant existants
s’étaient rassemblés de l’autre côté
l’eau des étoiles baignait l’air.
Je crois que les habitants des profondeurs montaient mais je n’en ai aucune certitude
car le noir était leur âme même
et ils ne me touchaient pas.