Claire Ceira

Sans titre

par claire le 5 décembre, 2014

Dans ce territoire qui ne regarde personne
entouré de murets de pierre
tournent deux chevaux –
ou bien ils se tiennent dressés, immobiles.

J’ai en tête le bruit du galop
et les parcelles de terre qu’il projette alentour
pourtant, dans ce pays sans vis-à-vis
règne un silence de film muet.

C’est ce qui donne tant de force
aux pas que je fais pour y retourner
deux chevaux m’ignorent
le soleil est coulant et doux
la menthe pousse au pied
d’un des murs.

Quand je marche dos au crépuscule
je vois mon ombre sortir de mes pieds
et marcher avec moi
je suis comme un propriétaire
qui fait le tour de ses possessions.

Je viens ici avec mon ombre en diagonale
ondulant sur le vert des talus –
j’ai oublié même le rêve
qui différait un peu.

Je suis comme un propriétaire négligent, détaché
qui hérita voici plusieurs années
d’un souvenir d’enfance
et visite ses possessions
sans les aimer vraiment

sans leur appartenir
pourtant sans les explorer ni les maintenir.

mais je regarde les arbres
de chaque côté
– et je vois le temps.

Ils se sont élevés au-dessus de la terre
depuis la première pousse le cheveu de racine
qui a trouvé où s’enfoncer, où boire.
et c’est comme si je devait revenir ici
chaque jour sentir la poussée de ce
désir vertical et constant
qui en a fait des arbres adultes.

L’eau descend de la montagne, Nougaro est mort

par claire le 29 novembre, 2014

Quand tu dis « mon épaule », je me demande ce que tu sens. Est-ce proche de ce que je sens quand je dis « mon épaule » ? Quelles sont les différences ?
Je baigne dans les méandres de la question, au volant de ma voiture, remontant la rue où le soir vient. L’eau coule des deux côtés depuis la montagne, il a beaucoup plu ces derniers jours. Sur l’auto-radio Nougaro chante « Garonne », et dans sa voix vibrant d’hormones, dans la façon dont il prolonge l’étrange mot (étrange comme tout nom propre), je vois se dresser une corps de divinité féminine, sans visage. Si dressée, si haute, plan miroitant de brun et de vert. Garonne est femme, le flux profond de la voix de Nougaro est homme, il l’entoure et la pousse encore plus à se lever devant lui, ondoyante et sexuée, maternelle et séduite, aveugle et sourde.
La chanson précédente c’était « Mai », avec cette «épée du printemps qui sacre notre épaule », et je voyais l’épaule de Nougaro, un homme à genoux, tête baissée.
Il est évident qu’aucune épée ne touchera mon épaule. Une cape pourrait convenir à l’un et l’autre, mais c’est un peu théâtral.
Pourtant nos épaules sont faites de la même manière, mêmes muscles et tendons, os arrondis ou sinueux, même sang rouge, mêmes fonctions. Mais quand Nougaro dit « mon épaule », je crois que ce n’est pas pareil que lorsque je dis « mon épaule » ; nos voix diffèrent, nous ne portons pas le monde de la même façon.
Et c’est même encore plus différent, d’une différence essentielle, comme une faille sans mot, qui fait que je ne ressentirais rien de semblable à effleurer l’épaule de Nougaro et la mienne.
Je m’enfonce ainsi dans le mystère de cette épaule lourde, qu’il propose par la voix, comme un support à saisir, à toucher.
En même temps, la chanson dit que l’épée du printemps sacre notre épaule… et elle sacre la mienne aussi.

forget me not

par claire le 29 novembre, 2014

le Capitaine Crochet n’a qu’une idée c’est de tuer
Peter qui lui a coupé la main.
pourtant ce membre coupé-mangé
a laissé place à un bel instrument
éventreur, tueur et accrocheur
le Capitaine Crochet veut se venger, mais il est poursuivi
par le Temps qui cliquète.

Dévorez-nous à demi, monstre marin
suivez-nous si personne
d’autre dans le sillage refermé ne nous suivra
nous sommes les pirates volants
les femmes sont trop mièvres
pour nos affaires de chair ouverte.
Qu’elles reprisent les chaussettes !

Mon sang bleuit mes dentelles, ma barbe
bleuit mes joues caves.

mes yeux
cueille-les, comme fleurs privées

avant que je referme
les plis de mes paupières
ne m’oublie pas.
Wendy je la veux pour tuer Peter.

Peter n’a qu’une idée c’est de tuer Crochet
parce qu’il n’a qu’une idée depuis qu’il est tombé
de sa poussette. Il cherche le rocher où mourir
en face à face. Il cherche le rocher d’où l’on s’enfuit
dans la tiède nappe des marées.

Peter, emmène-nous au milieu
des limites. Fais-nous voler à un mètre au dessus des lits
dans nos chambres d’enfants soumis
ton crochet, je le sens qui soutient la chair.

Que la douleur soit une fée qui vole
dans notre dos – ne te retourne pas
ses ailes sont trop diaphanes pour nous.

la ville aimée

par claire le 17 novembre, 2014


Année après année je retrouve
les trottoirs mouillés de cette grande ville
les feuilles comme des mains ouvertes
plaquées sur le bitume par les pluies d’automne.
la chaleur vient de moi, des différences entre les passants
des familles avec leur longue histoire
perdue – plus haut
que les douces et grises nuées.

L’eau reste si longtemps sous nos pas
sans s’évaporer, en équilibre
dans l’après-midi, où tombe le soir.

Les morts sont morts, les enfants sont adultes
l’eau est si mince, étendue sur le miroir des rues
les lampes vont bientôt s’allumer.

Année après année je reviens
à cette même époque,
l’odeur des platanes mouillés me serre toujours le coeur
la bizarre joie
du temps me serre dans
son poing usé, mouillé.

Les passants auront leurs visages, leurs vêtements et gestes.
et s’ouvrira toujours la main palmée, le recours
des feuilles coriaces, pourrissant
quand je ne reviendrai plus.

vigilances

par claire le 17 novembre, 2014

Grandes formes, dépouillées.

Trois immeubles qu’on va abattre, déserts et toutes fenêtres béantes, chacune portant quelque signe.
à leurs pieds, comme des entrailles, de grands tas allongés de gravats, de bois brisé.
les restes d’un parking, que gardent des blocs de pierre.
personne, aucun de ces adolescents qui pourtant errent dans les parages, en proie à un temps vide…

C’est juste à côté de la médiathèque, où j’ai pris le CD de « Chœurs », que j’écoute en faisant demi-tour : la sauvagerie grecque, méditerranéenne, du destin
soumis à des lois divines et aveugles, leurs logiques oubliées.
guerres et désastres promis sans recours, oracles inutiles. Eros et Soleil
d’airain brûlants, fécondants, inflexibles.
douces joues des jeunes filles, rivages qu’on aborde.
Voix, projetée dans et hors d’un trou noir.

En revenant, je longe la voie ferrée et, de l’autre côté, cette ligne d’eucalyptus, dont l’écorce rincée par les pluies est partie en lambeaux : leurs lanières pendent, comme les haillons d’un mendiant étrange, tout autour des troncs magnifiques, jaillissant nus, d’un gris parfait.
j’avance dans le bruissement des voix, le ciel est lui aussi en longues lanières bordées d’argent, en guerre.
la rue monte vers les collines boisées, je retrouve mon château de rochers à gauche, mon navire de rochers voguant plus loin
à droite le Faron pyramidal.

Hier, hier la brume coupait tout à mi-hauteur, horizontale et passive, voilant de mystère ce qui est pourtant si connu. Hier même les bois de pins semblaient à tous bruns ou noirs, borgnes.

« Il applaudissait ses prières depuis qu’un vide s’était glissé entre ses mains ».

par claire le 25 octobre, 2014

le vent passe sous la porte
il s’appuie sur la maison, de l’épaule.
il ne cherchait sûrement pas
à faire tomber la maison, seulement s’appuyer,
faire sentir sa force
depuis le temps qu’on l’entendait venir.

le vent
et sa circulation
la façon qu’il a de passer les doigts
entre les branches des pins,
de remuer les oliviers.
reprenant toujours son oeuvre
et eux se laissent envahir,
incliner.
il fait ainsi avec les cheveux, quand on le rencontre
sur le perron avant d’entrer.

la porte ne demande qu’à claquer
elle qui doit être ouverte, ou fermée.

(d’après le troisième vers de « Courants blancs » de Philippe Jaffeux)

« Les animaux s’arrêtèrent de parler pour donner aux hommes la chance d’obéir à leurs cris. »

par claire le 25 octobre, 2014

l’enfant sait qu’il a en lui le loup
depuis qu’il a entendu le mot.

il se demande comment est ce poil, qu’il doit bien porter quelque part
est-il doux
ou dur ?
l’enfant enfonce ses canines
dans le malabar, sa chair rose.
il a tant de force dans les mâchoires.
dans un musée il a touché
un morceau de fourrure de loup elle était toute usée au centre
tant les enfants l’avaient caressée.
ils avaient négligé les autres fourrures,
ils ne les avaient pas en eux.

l’enfant à écouté à la télé
comment les loups appellent ;
s’il vivait dans un désert
s’il était un enfant – la nuit
dans une maison de terre
il sortirait sans bruit sous le grand ciel noir
écouterait de tout son coeur.

(d’après le deuxième vers de « Courants blancs » de Philippe Jaffeux)

« Il se noya dans un cercle lorsqu’il confondit l’eau avec une quinzième lettre solaire. »

par claire le 25 octobre, 2014

ce matin, un petit hérisson est tombé dans la piscine. Je le sors vite de l’eau, et comme il n’arrive pas à se réchauffer, je branche au dessus de lui un sèche-cheveux. Quand je reviens, il est parti, non sans avoir vidé la soucoupe de nourriture pour chat.

le petit hérisson nage en rond, encerclé d’un tuyau flottant
on est près de l’équinoxe de mars
il a traversé des jardins et des obstacles
il est mené, sous sa petite couverture rude
par le désir puissant d’un soleil intérieur
et inconnu.
et voilà qu’il a eu soif et qu’il est tombé
– dans ce pays sans source ce pays à piscines –
le froid de l’eau le fige peu à peu.

pourtant il nage encore, tourne encore
fidèle au premier mouvement qu’il fit
hors du chaud et noir.
dans la lumière de mars
son petit nez pointu au raz de la limite,
il dessine un O sans lâcher.

et moi je l’ai vu par hasard je vais vite
jouer au sauveur avec une épuisette.
grelottant au soleil de mars il reste immobile

je trouverai bien le moyen de te réchauffer
petit adulte enfantin.


(d’après le premier vers de « Courants blancs » de Philippe Jaffeux)

sous le même toit, sur la falaise

par claire le 20 octobre, 2014

le long des murs de briques crues
sous les combles inhabités
entre les gris planchers où passent
les souffles frais de la nuit
un temps contraire arrime
des esprits à cette maison
que la tempête lèche, dans le soir invisible.

le temps forme une écume où tournoient
les esprits liés au poteau central.

nous savons bien être usés, comment se laisser user
tétant de petits moments de mort
comme nous avons sucé le lait
des moments de vie
et offert des jouets
qui s’enfoncent dans la poussière.

la belle impuissance

par claire le 15 octobre, 2014

Rentrer-traverser le jardin
qui nage dans le crépuscule.

au-dessus l’immense ciel navigue
si lentement, avec ses nuages légers
semblables aux rides de l’eau, simplement dérivant.
voir le premier signe des étoiles
l’olivier du sud se découpe
subtil et noir
sur cette cartographie inconnue,
ce lent et lumineux mouvement.

je reste immobile
libérant peu à peu le bruit du travail,
les voix des autres.

battant, accordé au ciel
clair et sombre, à la grâce parfaite
du bleu profond
le pouls profond
de ce qui n’est pas là.

le ciel étend sur le monde la cape,
la faille du temps.