Claire Ceira

livre

par claire le 16 juin, 2015

si j’ouvre le livre à une page au hasard, et si elle ne porte aucun signe
alors je suis du bon côté, dans le bon pays pour écrire
la fente d’ombre au milieu,
rectiligne
l’épaisseur de ce qui n’est pas lu, des deux côtés
il faut s’enfoncer dans cette ligne d’ombre
entourée de deux plages de neige.

c’est là que je marcherai, là seulement je te verrai peut-être venir de loin
un seul visage – une seule démarche – une seule façon de sourire

le livre est celui qui contient quelqu’un,
toutes les pages sont l’histoire d’une compréhension
l’histoire de la lignée, de ses ramifications
l’histoire du passé avec ses images et ses immenses trous d’oubli
du futur inconnu.
le livre est un pays, les bords des pages des frontières.
les innombrables signes sont tes coutumes, le goût de ta nourriture.
le livre est le pays d’un seul habitant.

devant moi, une ligne d’arbres aux branches remuées par le vent
une vieille femme en rouge vient vers moi
son chien en laisse.

la cloison

par claire le 16 juin, 2015

C’est une maison coupée en deux, au milieu. Entre les deux parties il y a une seule porte.
La maison est belle, avec la lumière qui vient en oblique, qui entre par les hautes baies. Elle est dans un jardin, il y a une grille sur la rue.
Tout le monde est passé devant une grille comme ça, devinant des arbres derrière elle.
La partie la plus lumineuse de la maison j’y suis souvent, souvent seule, j’y fais ce que j’ai à faire, j’y prends du temps.
Avant je passais la porte intérieure, mais depuis peu elle est fermée. Dans la moitié arrière de la maison, je ne peux plus aller.
Elle donne sur le côté le plus ombragé du jardin.

3 poèmes

par claire le 8 juin, 2015

1 : deux temps

la beauté de la rangée d’arbres
quand on conduit avec le soleil dans le dos
sur une route un jour d’automne
rayons rasants, troncs droits
tous alignés, élevés.
on suit les courbes, les plateaux et les collines
on descend dans les fonds.
on ne peut pas écrire le poème parce qu’on conduit
les arbres luisent dans le soleil derrière
avec leur rectitude et leur monotonie (parce qu’ils ont été plantés ensemble)
mais quand même leur beauté :
arbres, images d’arbres sur le ciel veiné.
la route est grise et suit une courbe tracée depuis des siècles.
On atteint les faubourgs, l’hypermarché comme un grand corps inconscient, vibrionnant
on descend dans la ville
maisons, briques semblables aux points d’un tricot
on arrive en bas de la rue
dans la maison où l’on peut écrire.

on voyage dans le mouvement des mots.

.

2 : esprit

je progresserais,
les bottes depuis longtemps remplies d’eau
aspirées par la boue
voûte au dessus : feuilles, branches, lianes
pluies brutales et cris – de nuit et de jour.
les herbes m’auraient coupée, brûlée, salie de leur jus
enfermée
m’auraient envahie de l’odeur de leur pourrissement.
animaux grands, munis de dents, ou furtifs, petits, parasites
ils auraient été inconnus et indifférents
(se seraient glissés dans mes vêtements, même sous la peau
m’auraient piquée seraient morts dans ma sueur).

sans savoir où aller, où dormir
(ni le haut des arbres
ni le sol spongieux ni aucune cabane
ou tente ou espace sec au pied des grands arbres).
titubante et avançante
tournant en rond dans la chaleur étale, la vapeur des jour et des nuits, la pluie tombant jour et nuit.
aucun fruit n’étant sûr, et les provisions réduites.

ainsi menacée de mort, et perdue

alors derrière les arbres
l’esprit saurait toujours comment s’élancer
grimper et voler
l’esprit, saurait toujours où je me trouve
et la lisière verte – la grande route
qui mène au village de bois, au feu de fumée.

.

3 : espaces

sur le drap blanc du monde. sur le lit
dans le cadre de la fenêtre. dans la plongée de la fenêtre
encerclée.
sur le paysage.
et dans le paysage ce mouvement
d’une ligne d’oiseaux, qui s’en vont.

sous mes pensées. sous mes rêves
sous mes paupières
dans ma cave éteinte. dans le sens de mes rêves.
dans la sonnerie de mon réveil. dans le clou du moment de mon réveil.
dans la réalité de la chambre.

en haut de la rue. en haut des mâts, vibrante
électrique comme un vent froid
en haut des mâts sans drapeau
dans une chanson chaude.

dans ce qui est dit. en dessous de ce qui est dit
dans l’arrière-cour
dans la coupole mouvante du diaphragme, quand on parle
sous le corps, derrière les corps appuyés
dans le volume des pièces.

dans – et sous – l’absence,
toujours un peu en arrière

dans cette pièce
et
à travers l’espace
dans cette ligne d’oiseaux.

le vent

par claire le 8 juin, 2015

mes gestes font un creux dans la vie du monde
mon doigt appuie et le voyant clignote
je tourne le volant

la voiture creuse un couloir
dans l’air de la ville, les sinuosités des rues
et le vent sinueux s’obéit à lui-même, là-haut
au-dessus de moi. sa main fait jouer la branche
les brindilles et les feuilles.
le ciel est bleu dans le couloir de mon trajet
que survole le trajet du vent
entre les falaises de murs
gris ou fraîchement repeints de roux

– le peintre a changé le monde
sur son échafaudage en quelques jours
c’est comme un creux
le chemin qu’on ne parcourt pas
le temps qui ne reste pas.

le monde est un grand couloir coiffé d’azur tiède
les voix sont là.

réfugiés

par claire le 8 juin, 2015

notre guerre
contre quoi nous perdons tout chaque jour
quelle écharpe nouée
derrière la nuque
quelle attelle lui avons-nous mise ?

elle va ainsi boitant
sur le pays que nous avons borné
et elle seule règne, elle seule
la bouche à demi-ouverte
la chemise décousue

qu’elle ne parle pas à notre place
quelle ne prenne pas tout le pays
c’est tout ce que nous pouvons tenter :
tenir contre elle jusqu’à la nuit.

après-midi (s)

par claire le 14 avril, 2015

J’ai ces endroits en moi. Il me suffit de m’asseoir sous un arbre ou dans la maison, sans allumer les lampes dans la chute du crépuscule. Ces endroits sont toujours là, très loin, dans le temps et l’espace. Ce sont des endroits où l’on court, où l’on travaille toujours ensemble. On ne parle pas tellement, les mots font un bruit de chute d’eau, comme la série de chutes d’eau le long d’un chemin de moulins, dans une petite ville italienne. On marche ou on court selon son âge. Courir est le meilleur, pousser ses cris d’enfant dans la poursuite, dans l’air transparent du soir. Mais la nuit tombe, bientôt on sera dans le noir.
Etre enfants pour oublier tout ce qu’on est, tout ce qu’il faut faire. S’asseoir en tailleur dans la poussière et se raconter des histoires de choses magiques, rire bas, dessiner. Savoir que l’été commence à peine et qu’il ne finira jamais, celui-là.

………………………………………

Il y a la ligne des cheveux coupés sur la nuque, ligne ondoyante, photographique. il y a l’usine aux murs presque aveugles, le poids que c’était sûrement d’y entrer – le tunnel des aubes d’hiver, glacées.
il y a ce qu’était la musique classique quand j’apprenais, si mal, le piano.
il y a les arbres de judée maintenant : juste avant l’éclosion complète, leur mouvement et leur couleur contre le ciel bleu, en lignes de perles grenat. tout le long de la rue qui monte, on les voit. et ce jardin où la petite maison bizarre tend ses décorations de faïences, vertes, jaunes, rouges. il y a la grille qui entoure le jardin. je passe devant tous les jours.
en arrière-plan d’autres choses réelles, comme une marche.
tes yeux faits pour ce qui n’est pas en face de toi, surtout les visages, d’autant plus que ta bouche aujourd’hui se tait. tu es comme un serpent sage, qui vit et meurt autour des pierres. qui prend dans le froid un droit pour se reposer. qui est difficile à voir.

tao

par claire le 3 avril, 2015

L’esprit de la vallée ne meurt pas ; on l’appelle le féminin secret.
La porte du féminin secret s’appelle la racine du ciel et de la terre. Il est éternel ; il est bien réel. Si l’on en fait usage, on n’éprouve aucune fatigue.
(Laozi – Tao te king, livre I, 6)

.

aimer quelqu’un c’est tellement particulier
le centre de cette émotion, qui se soulève quand on le voit
comme une aile juste au-dessus de l’eau
qui ressemble à la pitié qu’on a pour soi enfant
qui ressemble aux territoires perdus
à ce qu’on n’arrive pas à dire
qui va, en soi, et soudain se lève
petit soleil particulier invisible.

aimer quelqu’un ne mourra pas
ni quand on mourra ni quand il mourra
c’est un signe, ce n’est pas un être….c’est une virgule,
ça n’a pas de fin.

le Christ Voilé

par claire le 1 avril, 2015

1

le Christ Voilé, comme un homme, dort sur le dos
il a posé une main sur le tapis et l’autre sur son flanc
il a tiré le drap sur son propre visage
pour doubler la protection des paupières, et repose
dans le frais du marbre.
ainsi es-tu parce que tu n’es pas moi
que je ne sais rien de l’intérieur de ton sommeil
ma pensée glisse sur le drap et le relief de ton corps
comme la dernière touche du soleil couchant
dorait tout à l’heure
le haut de la casemate sur le mont Caumes.

2

je tournais autour de lui et je voyais que la beauté était un baume
étendu dans la lumière égale de la mort
le fluide de la dernière abeille
qui tout en haut heurte la vitre.
je tournais sur le carrelage de marbre fendillé
– l’espace du rêve
avait entièrement englouti le dormeur blanc
mais son enveloppe était là
exprimée dans la pierre,
transparente comme une mue de cigale.

3

juste à côté il y a cette très belle femme
nue ou plutôt à peine voilée
qui s’appelle « La Pudeur » : un portrait imaginaire de sa mère
– morte à sa naissance –
qu’a figurée le sculpteur.

librement

par claire le 21 février, 2015

sur la vitre qui nous sépare
l’hiver dessine ses vers
petites bêtes au Hasard
anneaux souples, langues chaudes
oh poser enfin les lèvres
sur le sein de la reine des Neiges.

dans l’espace qui nous sépare
le ventre du temps ondoie
hommes, femmes
qu’allons-nous dire
à la mort qui pleure, seule
en bas dans la rue ?

Avant

par claire le 13 janvier, 2015

quelque chose de dérisoire
est à l’œuvre dans le pays où tu voyages
beau comme la lame de lumière jaune
qui se glisse sous les barges
les bancs noirs des poissons du crépuscule.

beau comme la reprise d’une musique serbe
quand on a réussi à finir la guerre
et que le mal s’est rangé-replié tout en bas.
l’alcool qui coule sur la table, transparent
et quelque chose de risible

on se serre dans ses bras, on est tendu dans sa peau serrée.
mais la dérision – elle – se déploie comme une fleur de papier
transparente et colorée sur la surface horizontale
tandis que quelque chose de soi combat encore,
refuse de se plier aux lois de la nécessité.


Denis Forkas Kostromitin : « Tupilaq:Eskimo Wizard pursued by Tupilaq »